religion

Pierre Viret, le réformateur oublié

Le canton de Vaud fête le 500e anniversaire de la naissance du théologien. Celui-ci a joué un rôle majeur dans l’établissement de la Réforme en Suisse romande et en France. Une association tente de faire redécouvrir son œuvre, importante

Contrairement à la Suisse alémanique, où la Réformation fut indigène, la Suisse romande la reçut de prédicateurs étrangers. Il n’est plus besoin de présenter Guillaume Farel, Jean Calvin ou Théodore de Bèze. Parmi les réformateurs de premier plan figure pourtant un Vaudois originaire d’Orbe, que tout le monde semble avoir oublié: Pierre Viret (1511-1571). Auteur d’une cinquantaine d’ouvrages, il a contribué à établir la Réforme non seulement en pays vaudois, mais également à Genève. Il n’est donc pas uniquement le réformateur des Vaudois, comme on le croit encore aujour­d’hui. De plus, il a passé les dix dernières années de sa vie en France, notamment dans le Béarn, où il a joué un rôle similaire à celui de Calvin à Genève, affirment les historiens.

Le canton de Vaud célèbre cette année le 500e anniversaire de sa naissance. Une quinzaine d’événements, comme la restauration du mur Viret, des spectacles, des colloques, la réalisation d’un film par des étudiants de l’ECAL et des rééditions de livres sont prévus. Le Conseil d’Etat a alloué un budget de 650 000 francs pour cette commémoration.

Pierre Viret n’avait rien du petit réformateur local. Mais Daniel Bovet, président de l’Association Pierre Viret à Lausanne, a bien du mal à expliquer le quasi-oubli dans lequel il est tombé. La plupart des œuvres de Viret, considéré comme un grand écrivain à son époque, n’ont pas été rééditées depuis le XVIe siècle, remarque-t-il. «Il n’écrivait pas pour la postérité, mais pour son temps. En France, peut-être a-t-il été quelque peu éclipsé par Théodore de Bèze. Et le Béarn était un coin oublié.» Cela ne justifie pas selon lui l’absence de Pierre Viret aux côtés de Calvin, de Bèze, Farel et Knox sur le mur des Réformateurs à Genève. Car il a bien été un géant de la Réforme.

Il naît à Orbe en 1511. Son père, Guillaume, est tailleur. Il a deux frères, et fréquente l’école locale. Destiné à la prêtrise, il part étudier à Paris en 1527 au collège de Montaigu. Il a sans doute déjà eu vent des «doctrines luthériennes» qui circulent alors, probablement grâce au régent du collège d’Orbe. On sait peu de chose de ses années de formation. De même, les circonstances de sa conversion au protestantisme restent largement ignorées.

Mais les idées de la Réforme étaient déjà répandues dans la capitale française. Quand Viret revient à Orbe en 1531, Farel y a déjà prêché les nouvelles idées. Le réformateur français réussit à convaincre le jeune homme de travailler comme prédicateur dans sa ville natale. Comme le remarquait son biographe Jean Barnaud dans le livre* qu’il lui a consacré il y a un siècle, ce timide qui n’osait pas parler en public va devenir un pasteur à l’éloquence redoutable.

Avant de s’établir à Lausanne à partir de 1536, il sera pendant quelques années davantage missionnaire que pasteur, se déplaçant fréquemment en Suisse romande. Il restera ensuite dans la capitale vaudoise jusqu’en 1559. Mais auparavant, Viret a joué un rôle déterminant dans l’établissement de la Réforme à Genève. «Il a préparé le terrain à Calvin», souligne Daniel Bovet. Vraisemblablement, Viret arrive à Genève en 1533, après le départ du réformateur Antoine Froment. Avec l’aide de Farel, il prêche la Réforme dans un contexte de tensions religieuses qu’illustre bien ce proverbe populaire que les moines répandaient dans la cité du bout du lac: «Farel farera, Viret virera et Froment mouldra, cependant Dieu nous aidera et le dyable les emportera.» Viret fit forte impression à Genève. De retour à Neuchâtel où il exerçait son ministère, il fut réclamé comme pasteur par la population genevoise. Neuchâtel accepta de donner un nouveau congé au réformateur qui revint à Genève en avril ou en mai 1534, où il retrouva Farel. Les deux hommes, qui furent cette année-là les deux seuls ministres évangéliques en exercice, prenaient des risques, car la ville n’était pas encore totalement acquise à la Réforme, et des troubles éclataient régulièrement. Viret fut même victime d’une tentative d’empoisonnement dont il mit plusieurs mois à se remettre. Cela ne l’empêcha pas de participer en juin 1535 à la Dispute de Rive, qui contribua à assurer la victoire des réformés à Genève. On sait peu de chose sur les interventions de Viret lors de cet événement qui dura quatre semaines. Selon Calvin, il y brilla. Par la suite, il fut considéré par ses pairs comme l’un des plus brillants orateurs de la Réforme. Il avait pour habitude d’improviser ses discours.

Installé à Lausanne en 1536, Viret fut le principal artisan de la Réformation dans cette ville. Quand il y arriva, tout restait à faire. Les protestants étaient encore minoritaires. En octobre, quelques mois après son arrivée, il prit part à la célèbre Dispute de Lausanne entre catholiques et protestants, qui fit basculer le Pays de Vaud dans la Réforme. Il y joua un rôle important aux côtés de Farel et de Calvin, notamment lorsque fut abordée la question de la présence réelle du Christ dans l’eucharistie. Viret contesta cette doctrine avec virulence, en affirmant qu’il était impossible de prouver que la transsubstantiation répondait à la volonté de Dieu. La cène est une commémoration de la mort du Christ, son sens est purement symbolique.

Au fur et à mesure de la Dispute, Viret prend de l’assurance. Son éloquence et sa vaste connaissance de la Bible le rendent convaincant: plusieurs prêtres se convertissent au cours de la discussion, et des centaines après. Le 26 décembre, les seigneurs de Berne font paraître l’ordonnance qui proclame la Réformation.

Pierre Viret est intervenu à plusieurs reprises comme médiateur dans des conflits qui ont marqué l’histoire des débuts de la Réforme. Il est ainsi revenu presque trois ans à Genève pour apaiser les tensions ayant conduit en 1538 à l’expulsion de Farel et de Calvin, qui refusaient de se soumettre à certaines exigences des autorités civiles. Les Genevois sollicitent alors l’aide du Vaudois pour apaiser les troubles qui surgissent après le départ des deux Français. Le Conseil de Berne accepte de prêter le pasteur de Lausanne aux Genevois.

Pierre Viret est décrit comme un homme «pacifique» et «bienveillant» par son biographe. Il parvint à rétablir la paix et Calvin fut rappelé à Genève en 1541. Calvin appréciait tellement Viret qu’il aurait aimé le garder auprès de lui. Le pasteur vaudois joua aussi un rôle de pacificateur lors d’autres conflits, notamment celui qui opposa Farel à Neuchâtel en 1541, et Calvin au théologien Sébastien Castellion en 1544.

De retour à Lausanne en 1542, Pierre Viret s’emploie à y établir une discipline ecclésiastique, une de ses grandes préoccupations, et l’une des raisons majeures du conflit qui l’opposera aux autorités bernoises quelques années plus tard et qui lui vaudra d’être chassé de Lausanne en 1559. Au fil des années, «Lausanne devient ainsi la ville dans laquelle se focalisent les tensions entre deux théologies différentes», remarque Olivier Favre, chercheur à l’Institut de sciences sociales des religions contemporaines (ISSRC) de l’Université de Lausanne, dans un article consacré au réformateur vaudois. Les Bernois incarnent une ecclésiologie zwinglienne, selon laquelle l’Eglise est soumise à l’Etat. Viret adhère à une ecclésiologie qui maintient la distinction entre l’Etat et l’Eglise. Il réclame en effet pour cette dernière le pouvoir d’excommunier et de priver ainsi de la cène les pécheurs «scandaleux». Berne refuse. Viret et d’autres pasteurs insistent et menacent à deux reprises de ne pas distribuer la cène s’ils n’obtiennent pas gain de cause. Ils sont bannis par les Bernois.

Le réformateur vaudois rejoint Genève et y reste deux ans avant de partir en France en 1561, afin d’y chercher un climat plus doux pour sa santé devenue fragile. Après s’être arrêté à Nîmes puis à Montpellier, il demeura trois ans à Lyon, d’où il fut expulsé en 1565. Jeanne d’Albret, reine de Navarre convertie à la nouvelle foi en 1560, l’invita dans ses Etats du Béarn, où il finit sa vie. Elle venait de fonder une académie, et le Vaudois y occupa la chaire de théologie.

Viret a publié en 1564 un monument de théologie, l’ Instruction chrétienne. Depuis quelques années, l’Association Pierre Viret à Lausanne s’emploie à la rééditer. «C’est une rhapsodie composée de diverses parties, dit Daniel Bovet. On peut comparer son importance à l’Institution chrétienne de Calvin. Elle présente une unité de pensée, mais elle n’est pas aussi construite que l’œuvre de Calvin.» Viret affectionnait en effet la forme des dialogues théologiques, qui permettaient de toucher un plus vaste public. Il maniait aussi volontiers la satire.

* Pierre Viret. Sa vie et son œuvre, G. Carayol, 1911

Association Pierre Viret: www.pierreviret.com

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