déjeuner

Guillaume «Toto» Morand fait de la politique

Le patron des boutiques Pomp it up et Pompes funèbres est en course pour le Conseil d’Etat vaudois, à la tête du «Parti de rien». Après cinq ans d’activisme potache, il passe aux choses sérieuses

Toto déjeune chez Cavu. Deux petits noms comme tout droit sortis d’une BD franchouillarde, pour deux figures de Bussigny. Cavu, c’est Gérard Cavuscens, ancien de chez Girardet. En bordure d’une zone industrielle grisâtre, son bistrot ne paie pas de mine mais sa cuisine attire le Tout-Lausanne.

Toto, c’est Guillaume Morand, 49 ans. Alexandre Guillaume Morand, pour être tout à fait précis, mais l’état civil a abdiqué depuis longtemps devant un sobriquet enfantin devenu appellation contrôlée. Toto Morand donc, entrepreneur vaudois, patron des boutiques Pomp it up et Pompes funèbres, Indigné avant l’heure et désormais candidat au Conseil d’Etat et au parlement vaudois sous l’étendard du «Parti de rien», fondé il y a à peine trois semaines.

Depuis des années, cet inclassable aux airs d’éternel adolescent la ramène plus souvent qu’à son tour. Le minaret en carton-pâte érigé sur le toit de son entreprise, c’est lui. «Les moutons votent UDC», griffés par Mix & Remix et placardés dans tout le canton, c’est lui aussi. «Nous sommes tous des criminels étrangers», en format mondial, c’est encore lui. Et le Zigoto show, satire politique impertinente, autoproduite et visionnée par des milliers d’internautes sur YouTube, c’est toujours lui.

Jusque-là, son activisme un peu fouillis amusait ou agaçait. Pas beaucoup plus. Mais en 2012, Toto passe aux choses sérieuses. Avant même le premier coup de fourchette, il annonce la couleur: «Ça fait un moment que je m’indigne, sans m’engager. Mais cette année, deux éléments m’ont poussé à me lancer. Le premier, c’est l’alliance entre l’UDC et le PLR dans le canton de Vaud. Un calcul purement politique pour essayer de sauver la majorité de droite au Conseil d’Etat, mais totalement contre ­nature. Le second, c’est l’impression que cette élection est déjà arrangée: deux blocs, un à gauche et un à droite, qui présentent chacun quatre candidats pour se partager le gâteau. Le seul suspense, c’est de savoir qui de Claude-Alain Voiblet (UDC), Nuria Gorrite (PS) ou Béatrice Métraux (les Verts) sera élu. Du coup, on ne parlera de rien dans cette campagne.»

Les deux entrées viennent d’atterrir sur la table; elles attendront que le candidat ait déroulé ses idées-forces. Point numéro un: revoir la promotion économique du canton de Vaud, «qui ne s’intéresse qu’à l’industrie, aux services liés à l’industrie et aux high-tech, en oubliant complètement toutes les petites entreprises. Alors que ce sont elles qu’il faut aider.» Comment? «En incitant les collectivités publiques et les grandes entreprises à leur donner du travail. Ce sont elles qui font le tissu économique du canton.»

Point numéro deux, toujours le ventre vide: en finir avec les exonérations fiscales pour les entreprises étrangères. «D’abord parce que ça crée une injustice flagrante avec les entreprises suisses qui paient, elles, 23% d’impôts. Et ensuite parce que l’implantation de toutes ces boîtes génère de gros problèmes d’infrastructures et de logement. Leurs employés ont tous entre 3000 et 6000 francs pour se loger. Du coup, les loyers explosent.»

Peut-être, lui rétorque-t-on, mais ces entreprises créent de la richesse, leurs employés font tourner l’économie et paient des impôts… Arguments balayés en moins de temps qu’il n’en faut pour avaler une gorgée de San Pellegrino: «Oui, mais ce n’est pas une solution économique durable. Ces boîtes peuvent repartir aussi vite qu’elles sont arrivées.»

Le discours est charpenté. Et son image un rien décousue s’évapore quand Guillaume Morand entreprend ses deux rouleaux de printemps: disposés en parallèles parfaites sur l’assiette, il réserve à l’un un trait de sauce soja, à l’autre un soupçon d’aigre-doux. Le tout en deux gestes coulés, déconcertants de précision.

La bouche pleine, il assène sa troisième priorité: avoir la peau des forfaits fiscaux. «Là encore, ce n’est pas durable. Ça énerve le monde entier! Au lieu de s’obstiner, la Suisse ferait mieux de s’en rendre compte et de prendre les devants avant de devoir céder sous la pression, une fois de plus.»

Pour réaliser ces objectifs, Toto propose une recette aussi simple que celle de l’ osso buco qui fume à présent entre ses couverts: un moratoire de cinq ans sur les exonérations et les forfaits, «juste le temps qu’il faut pour remettre les infrastructures à niveau et construire du logement. Après, on verra. Mais si on ne fait rien, le canton va dans le mur.»

Un ange passe, stationne une seconde au-dessus de la polenta, puis s’en va, chassé par une question: ce plaidoyer pour une croissance maîtrisée, durable et valdo-centrée est déjà en vogue dans des formations établies. Pourquoi partir seul contre tous, plutôt que de s’encarter chez les Verts, les socialistes ou les Verts libéraux? «Les Verts libéraux, c’est exclu: ils ont soutenu Blocher, tranche le candidat. Et puis je ne les ai pas entendus sur les exonérations fiscales. Quant aux socialistes ou aux Verts, ils sont trop à gauche. Ils veulent le salaire minimum ou les six semaines de vacances, je ne suis pas d’accord.»

Voilà le plat de résistance: avant d’être partisan, le Vaudois est surtout un patron. Quatorze enseignes en Suisse, 70 employés et un volume d’affaires à huit chiffres. Morand l’entrepreneur veille sur Toto le politique, le rend audible jusque dans les étages du Centre patronal et sourd aux sirènes de l’idéologie syndicale. Le «Parti de rien», promet-il, n’est «ni de gauche, ni de droite»: double mensonge. Il est totalement à gauche quand il pourfend l’injustice fiscale ou défend la caisse unique; résolument à droite quand il s’oppose aux initiatives roses-rouges ou envisage, l’air de rien, avant la tarte au citron, d’envoyer l’armée dans la rue pour chasser les trafiquants de boulettes.

Les cafés sont commandés, un gros doute demeure: quand elle confine à la négation des clivages, l’ambidextrie politique est plutôt l’apanage des partis populistes ou des candidats loufoques. Quelles garanties peut-il offrir de n’être ni l’un ni l’autre? «Les populistes jouent sur les peurs et dressent les gens les uns contre les autres. Moi je n’attaque personne, même pas les multinationales. Je veux juste améliorer le système. Quant aux candidats loufoques, ces gens n’ont pas de raisonnement. Ils balancent contre les étrangers, c’est tout.»

Restent les pronostics pour le 11 mars, évoqués du bout des lèvres, comme on les trempe dans la grappa. «Je ne sais pas combien je vais faire, je suis conscient que j’ai une chance sur mille, mais je ne me lance pas à la légère. J’ai décidé de tenir un journal de campagne sur Facebook, où je me présente à ceux qui ne me connaissent pas, sous la forme d’un dialogue fictif entre deux potes. Mon discours peut toucher tous les déçus de la politique, qui ne votent plus. Ça fait du monde! Quand je vois que le mouvement des Indignés séduit jusqu’à Wall Street, je me dis qu’il se passe quelque chose. Maintenant, si je fais moins que Ted Robert, j’essaierai de le prendre avec humour…»

Le bistrot s’est vidé et Cavu, sorti de sa cuisine, a rejoint la table. Va-t-il voter Toto? «C’est clair, moi je vote pour les copains! Et puis c’est bien qu’un entrepreneur s’engage pour faire bouger les choses. Parce que là-haut, au Château, ils sont vaccinés au baume tranquille!»

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