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Ces Suisses «morts pour la France»

Il y aura un siècle cette année que la Grande Guerre a commencé. Des volontaires suisses y ont participé. La plupart se sont battus du côté français dans la Légion étrangère.Certains se sont aussi engagés dans l’armée allemande

Ces Suisses «morts pour la France»

Histoire Il y aura un siècle cette année que la Grande Guerre a commencé. Des volontaires suisses y ont participé

La plupart se sont battus du côté français, dans la Légion étrangère

Certains se sont aussi engagés dans l’armée allemande

Ils s’appelaient Alfred Ernest Buvelot et Jules Ramuz. On ne sait rien d’eux, sinon qu’ils font partie de ces Suisses «morts pour la France» durant la guerre de 1914-1918, commencée il y aura un siècle exactement au mois d’août prochain. Le nom des deux hommes figure sur un monument au bas du cimetière de Nyon, face au lac.

Se connaissaient-ils? On l’ignore. Mais on peut retrouver leur trace en consultant la page internet du Ministère français de la défense intitulée «Mémoire des hommes», grâce à laquelle il est possible d’accéder à la fiche personnelle de 1,3 million de soldats tués ou disparus au combat durant la Grande Guerre (www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr).

Ernest Buvelot et Jules Ramuz étaient incorporés l’un et l’autre dans la Légion étrangère, comme la plupart de leurs compatriotes engagés pour la France – à commencer par le plus célèbre d’entre eux, Frédéric Sauser, Blaise Cendrars de son nom de plume, qui tira de son expérience du front et de la blessure qu’il y reçut en 1915 le récit de La Main coupée, paru longtemps après, en 1946.

Si l’on en croit la fiche qui le déclare «mort pour la France», Jules Ramuz est né à Lausanne le 6 décembre 1891. Il s’est fait recruter à Annecy. A la rubrique «Genre de mort», figure, tracée à la main, la mention «suites de blessures de guerre». Et les date et lieu: 9 mai 1915, La Targette/Pas-de-Calais. Ce jour-là et à cet endroit-là en effet, les troupes françaises lancèrent un assaut massif contre les positions allemandes, qui durera jusqu’au 17 juin. Aujourd’hui, le lieu abrite l’une des nécropoles nationales dédiées aux morts des combats de 1914-1918. Né le 17 janvier 1896 à Aubonne, Ernest Buvelot, lui, a été «tué à l’ennemi» dans la «zone de Cachy (Somme)», le 26 avril 1918, à l’âge de 22 ans, alors que les Allemands avaient lancé une offensive dans la région d’Amiens.

Un peu partout en Suisse, des monuments rappellent la mémoire de ces engagés volontaires qui se retrouvèrent à partager l’existence peu enviable des poilus dans les tranchées de Verdun ou de la Somme. A Genève, de manière attendue, les traces de ces volontaires helvétiques sont particulièrement visibles. Plusieurs monuments leur rendent hommage. Ainsi, rue Sénebier, devant le Consulat de France, à proximité immédiate du parc des Bastions, les noms de 45 Suisses sont gravés sur un mur aux côtés des nombreux Français de Genève également tombés au combat. On y repère Edouard Junod, né, selon la fiche de décès de l’armée française, à «Plainpalais-Suisse» le 3 février 1875, capitaine de la Légion au 2e Régiment de marche du 1er étranger, tué le 29 septembre 1915 lors de l’assaut de la butte de Souain en Champagne, opération restée dans l’histoire des combats comme une boucherie. La mémoire de l’officier suisse sera perpétuée à Genève après la guerre à travers une Société capitaine Edouard Junod qui avait pour but de venir en aide à ceux qui s’étaient portés volontaires, association dont on a aujourd’hui perdu la trace.

A Genève encore, dans le cimetière de Châtelaine, une plaque honore les «vaillants volontaires suisses de la Grande Guerre morts en France pour le droit et la justice». C’était là l’expression consacrée, du côté français, pour justifier la guerre menée par la République contre les Empires centraux.

Dans une étude consacrée aux «Traces de la Grande Guerre à Genève», le chercheur Philippe Coet rapporte les propos tenus par le président de l’association des volontaires suisses lors de l’inauguration du monument de Châtelaine, en présence du maréchal Joffre, en 1920: «Nous savons qu’il y a eu chez nous, dans notre libre pays, sur notre sol sacré, des hommes, des officiers même, qui n’ont pas craint de souhaiter la défaite des armées alliées, qui ont osé, eux, républicains de race, applaudir les hordes du Nord. Nous en demandons pardon à la France et si le sang de nos morts peut racheter les fautes de quelques-uns, ce sang répandu est la rédemption de l’Helvétie.»

Propos tenus, bien sûr, après la victoire de 1918. «Plusieurs raisons ont poussé des citoyens suisses à s’engager, analyse pour sa part Alexandre Elsig, doctorant en histoire à l’Université de Fribourg et spécialiste de la Première Guerre mondiale. Certains étaient déjà établis en France et faisaient corps avec la République – à l’instar de Blaise Cendrars –, d’autres partent par idéal, pour ce qu’ils considèrent comme le combat de la civilisation contre la barbarie. Il y a aussi toute une série d’aventuriers et de professionnels de la guerre cherchant à faire l’expérience du combat.»

L’engagement des volontaires suisses dans la guerre de 1914-1918 reste toutefois peu documenté, relève-t-il. Sans surprise, il s’agit en majorité de Romands. Mais des recherches empiriques dans la banque de données «Mémoire des hommes» montrent que des Alémaniques se sont aussi engagés pour la France, même si la Suisse alémanique était volontiers germanophile. Parmi ces engagés, on repère le soldat de 2e classe Gottfried Hegglin, né le 26 juillet 1893, tombé le 20 avril 1916 au lieu-dit Mort-Homme, l’un des points névralgiques de la bataille de Verdun, gigantesque abattoir à ciel ouvert où périrent 300 000 hommes, Français et Allemands, et qui fit 400 000 blessés des deux côtés. C’était l’époque du «tourniquet» mis en place par Pétain le long de la Voie sacrée, simple route de campagne sur laquelle montaient en permanence, 24 heures sur 24, des troupes fraîches vers le front. Le futur maréchal avait voulu que toutes les unités de l’armée, les unes après les autres, se relaient sans discontinuer pour défendre Verdun.

Mais combien furent les Suisses à combattre pour la France? Selon le Dictionnaire historique de la Suisse, qui se réfère à l’ouvrage classique sur le service des Suisses à l’étranger de Paul de Vallière Honneur et fidélité – la devise de la Légion étrangère –, ils auraient été 14 000 sur toute la durée du conflit; 8000 ne seraient pas revenus.

Ces chiffres paraissent largement disproportionnés aux yeux de Philippe Coet, qui les met en relation avec les 45 noms du monument aux morts de la rue Sénebier à Genève – la plus grande ville de Suisse romande. «S’il y avait eu 14 000 Suisses au service de la France en 1914-1918, soit l’équivalent d’une division, ça se serait su», réagit, sceptique lui aussi, Eric Mouillefarine, délégué général en Suisse du Souvenir français, organisme qui honore la mémoire, partout dans le monde, des soldats tombés pour la France. Selon des estimations faites juste après la guerre par l’Œuvre en faveur des volontaires suisses à Paris, les engagés helvétiques auraient été quelque 6500 à combattre pour la France, rapporte Alexandre Elsig.

Le page internet «Mémoire des hommes» ne permet pas d’identifier la nationalité des combattants tués ou disparus, mais uniquement leur pays de naissance. On y dénombre 1893 hommes nés en Suisse. Parmi eux, on ne peut pas distinguer ceux qui pouvaient avoir la nationalité française ou qui vivaient en France. Toutefois, une part importante de ces soldats étaient dans la Légion, ce qui laisse supposer qu’il s’agissait bien d’engagés volontaires.

Il y eut aussi des volontaires suisses dans l’armée allemande. Plusieurs cas sont documentés, notamment par des récits, explique Alexandre Elsig. Les traces de leur mémoire sont cependant nettement moins visibles que celles des combattants au service de la France, ce qui peut s’expliquer à la fois par le fait que l’Allemagne a été vaincue, et parce que la France disposait d’une unité spécialement destinée à accueillir des volontaires étrangers, auréolée de plus d’un important prestige militaire et historiquement liée aux anciens régiments suisses au service des rois de France.

On sait que le fils du général Ulrich Wille – la germanophilie du commandant en chef de l’armée suisse lui-même était notoire – a songé à rejoindre les rangs de l’armée allemande en décembre 1914, détaille Alexandre Elsig. Son père le fera revenir sur sa décision, mais cela n’empêchera pas le fils de transmettre des informations militaires à l’état-major allemand au cours des hostilités.

A priori, l’engagement de volontaires suisses au service de l’un ou l’autre des belligérants devait être de nature à préoccuper les autorités aussi bien qu’à attiser les braises d’une opinion publique dont les sympathies, entre Alémaniques et Romands, étaient opposées. Pour l’historien fribourgeois, ce point constitue néanmoins une «zone d’ombre, un angle mort»: car durant les années de guerre, la question de l’engagement des volontaires «n’apparaît jamais de façon polémique dans la presse, sauf à une notable reprise: lorsque le colonel vaudois Louis Henri Bornand salue des légionnaires suisses sur le front en 1915, cette action est dénoncée d’une même voix par toute la presse germanophile».

L’ambassade de France, relate Alexandre Elsig, est intervenue une fois auprès des autorités à la suite d’un spectacle de cabaret donné en allemand à Berne où l’image de la Légion étrangère était écornée. La commission de censure a été saisie mais a finalement renoncé à intervenir, la chanson incriminée étant à ses yeux plutôt flatteuse pour la Légion.

Sur le plan légal, il faut noter qu’à l’époque, l’engagement de citoyens suisses dans une armée étrangère n’était pas prohibé en tant que tel. Les volontaires continuaient à devoir remplir leurs obligations militaires en Suisse, mais ne se rendaient pas coupables de délit en acceptant de combattre aux côtés des belligérants. La loi fédérale sur la justice pénale pour les troupes fédérales du 27 août 1851, encore applicable en 1914-1918, punissait seulement ceux qui recrutaient des soldats en Suisse pour le compte de puissances étrangères. Le projet de nouveau Code pénal militaire présenté par le Conseil fédéral aux Chambres en 1918 restait dans la même logique: seul celui qui aura «enrôlé un Suisse» devait être puni, non le Suisse qui s’engage. Ce sont les Chambres elles-mêmes, lors de la discussion du texte, qui ont décidé de rendre punissable le fait de servir dans une armée étrangère. De la sorte, on évitait que la neutralité soit mise en cause. Le nouveau Code pénal militaire a été adopté en 1927. Il est encore en vigueur.

«Si le sang de nos morts peut racheter les fautes de quelques-uns, ce sang répandu est la rédemption de l’Helvétie»

On sait que le fils du général Ulrich Wille a songé à rejoindre les rangs de l’armée allemande

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