Histoire

Marignan en pleine guerre des mémoires

En 2015, une fondation va commémorer le 500e anniversaire de l’affrontement. Un groupe d’artistes et d’écrivains critique le bien-fondé de la manifestation

Marignan en pleine guerre des mémoires

Histoire En 2015, une fondation va célébrer le 500e anniversaire de l’affrontement

Un groupe d’artistes et d’écrivains critique le bien-fondé de la manifestation

La bataille de Marignan hante l’inconscient helvétique. Des artistes, dont Ferdinand Hodler, ont tiré des visions apocalyptiques de 1515. Elle a suscité et alimente des interprétations contradictoires, notamment au sujet de l’origine de la neutralité suisse, que certains font remonter à cette date. La boucherie qu’elle fut anime autant les partisans de la mémoire que les pourfendeurs des mythes suisses.

La Fondation Pro Marignano, basée au Tessin, organise la célébration du 500e anniversaire de Marignan. Les responsables souhaitent raviver le souvenir et étudier l’héritage de la bataille, quelque peu négligé à leurs yeux. Excédés, des artistes et des écrivains contestent la légitimité de la manifestation.

Les 13 et 14 septembre 1515, des milliers de fantassins français et vénitiens affrontent les troupes suisses près de Milan. Forte de son artillerie, la troupe de François Ier triomphe. La mêlée laisse entre 15 000 et 20 000 cadavres sur la plaine lombarde. Le jeune roi de France conquiert le Duché de Milan, l’arrachant aux Sforza. Les cantons suisses abandonnent leur politique d’expansion.

La fondation, sous la devise Ex Clade Salus («De la défaite au salut»), juge que Marignan doit réveiller la conscience historique de l’homme contemporain. Le sort de la neutralité suisse fait partie des réflexions.

Le groupe Art + Politique ne l’entend pas de cette oreille. «Il est choquant que ce carnage hallucinant se prête aujourd’hui sans contestation à la récupération politique et aux campagnes électorales.» Sous le titre «Hourra, perdu!», le collectif a rassemblé les textes de 18 auteures et auteurs suisses. On y trouve Daniel de Roulet comme Pedro Lenz. En chœur, ils jugent que «cette bataille ne mérite pas une célébration. La défaite de la Confédération n’est pas à l’origine de la neutralité suisse», affirment-ils sur leur page internet.

La controverse est pour l’heure à sens unique. La fondation ne riposte pas et poursuit son travail en vue de la commémoration, qui aura lieu le 13 septembre 2015. Elle s’inscrira dans le cadre de la participation suisse à l’Exposition universelle de Milan 2015.

Fulcieri Silvio Kistler, chef du projet Marignan 2015, a pris sa mission à bras-le-corps. Il n’ignore pas les méprises et les attaques dont la commémoration pourrait pâtir. Sur la question de la neutralité, il se montre prudent. «Nous ne voulons pas participer à la diatribe historique. En revanche, nous organisons des rencontres d’experts qui se pencheront sur ce moment clé de notre histoire.» Un livre, entre autres initiatives prévues pour l’occasion, s’intitulera néanmoins Marignan 1515-2015. 500 ans de neutralité suisse.

L’anniversaire ne fera pas non plus l’éloge des valeurs guerrières ni de l’armée, assure Fulcieri Silvio Kistler. «Il ne s’agit pas d’une célébration, mais d’une commémoration sobre et républicaine.» Il y aura certes un tir historique. Mais pourquoi s’en offusquer? «Marignan est la seule grande bataille suisse qui n’est pas honorée chaque année par ce genre de concours», explique-t-il. Concrètement, la fondation, créée en 1965 expressément dans ce but, entend trouver les moyens de restaurer et entretenir deux vestiges rappelant la bataille. Un ossuaire et une stèle, à proximité du lieu des combats, «tombent en ruine», déplore Fulcieri Silvio Kistler. Marignan 2015 prévoit un budget de 500 000 francs, dont 200 000 destinés à la ­remise en état en premier lieu de ­l’ossuaire.

Le directeur du projet, comme ses coéquipiers, compte sur leurs réseaux pour financer l’événement. Cantons, communes et donateurs privés jouent le jeu, note-t-il. La Confédération, par contre, semble plus réticente. En réponse à une interpellation, le gouvernement, sans sous-estimer l’importance de la manifestation, a refusé pour l’heure de s’engager. Les discussions se poursuivent, laisse entendre Fulcieri Silvio Kistler. L’objectif est de convaincre le Conseil fédéral de couvrir les coûts de rénovation des deux reliques d’une bataille dont le souvenir controversé n’a pas fini de tourmenter les esprits.

«Marignan est la seule grande bataille suisse qui n’est pas honorée chaque année»

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