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Comment le djihad se décline au féminin

Géraldine Casutt consacre sa thèse de doctorat au rôle des femmes dans le djihad. Elle relève que leur cheminement est souvent plus réfléchi que ce qui se dit. Et rappelle que, en dehors de celles déjà parties en Syrie, certaines sont très actives, y compris en termes de propagande et de recrutement

Djihad au féminin

La Suissesse Géraldine Casutt travaille sur les marginaux de l’idéologie djihadiste. Et se penche avant tout sur le rôle des femmes

Doctorante en science des religions à l’Université de Fribourg, Géraldine Casutt, 28 ans, s’intéresse aux femmes qui gravitent dans la mouvance djihadiste, dans le cadre d’une thèse qu’elle effectue en cotutelle avec l’Ecole des hautes études sociales de Paris. Attablée dans le Café de l’Ancienne Gare de Fribourg, elle parle de son thème de prédilection avec détermination et passion.

Le Temps: Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous pencher sur les femmes du djihad?

Géraldine Casutt: J’ai vécu environ deux mois en Palestine, où j’ai rencontré une famille qui avait perdu des fils au combat. Le discours de la mère était très fort: elle était à la fois triste et fière. Ce culte du martyr m’a intriguée. Je me suis rapidement posé la question: et si c’était une femme? Je me suis d’abord penchée sur celles qui commettent des attentats suicides. Et j’ai pu constater que les hommes sont considérés comme des héros, à qui l’on prête des convictions idéologiques fortes, alors que les femmes «bombes humaines» sont généralement «excusées», comme si on ne leur reconnaissait pas le droit de faire ce choix. On trouve souvent des explications à leur acte, comme le fait de ne pas pouvoir avoir d’enfants. Une femme est considérée comme une victime avant d’être considérée comme une actrice de la violence, même si elle adhère à 100% à l’idéologie. A partir de là, j’ai décidé de consacrer mon doctorat aux femmes occidentales qui partent en Syrie, pour tenter de comprendre ce qui les séduit dans l’idéologie djihadiste et comment elles sont considérées. Avant, en Afghanistan, en Bosnie, en Tchétchénie ou en Irak, elles étaient moins visibles – elles l’étaient essentiellement lorsqu’elles commettaient des attentats suicides –, mais pourtant déjà bien là. Elles ne sont pas forcément en pleine lumière, mais certaines sont très actives, y compris en matière de propagande et de recrutement. Après avoir rencontré des parents de djihadistes, je réfléchis à réorienter un peu ma thèse, en l’élargissant aux «marginaux du djihad». Les parents sont souvent vus comme des parents de terroristes et considérés comme responsables. Pas comme des victimes. On leur impose aussi un statut qui n’est pas celui qu’ils revendiquent.

– A quels profils de femmes vous intéressez-vous? Celles qui sont en Syrie, ou celles, en Europe, qui gravitent autour de djihadistes?

– Je m’intéresse surtout aux femmes qui sont encore ici, très actives sur les réseaux sociaux. Celles qui ont une projection idéologique très construite sur le rôle de la femme dans le djihad, qui interviennent dans des forums, commentent des informations données par des combattants en Syrie. Je suis aussi des femmes qui prônent un salafisme radical, mais qui rejettent le djihad.

– Des mineures de 14, 15, 16 ans partent en Syrie. On peine toujours à comprendre qu’elles puissent se projeter dans un monde essentiellement masculin, où règnent la violence et des scènes de décapitation…

– On ne peut pas se mettre dans leur tête. Mais je reste persuadée que leur choix, malgré leur jeune âge, est bien plus réfléchi que ce qui peut se dire. Elles ne partent généralement pas sur un coup de tête, parce qu’elles viennent de subir un lavage de cerveau par des recruteurs ou futurs maris sur Internet. Ni parce qu’on leur dit qu’il y a aussi des pots de Nutella en Syrie. Ces adolescentes se projettent probablement dans un modèle de société qui leur paraît plus simple que celui dans lequel elles vivent. J’ose une comparaison: le djihad, c’est un peu comme la télé-réalité. Le premier pas est le plus difficile, mais après tout est organisé, cadré, facilité. On leur dit: «Ton parcours, ce que tu as fait jusqu’ici n’est pas fondamental, c’est toi qui nous intéresses, toi en tant qu’individu.» Vous n’êtes rien et, du jour au lendemain, vous êtes quelqu’un, surtout si vous êtes mineur: les médias s’intéressent à vous, vous êtes souvent l’objet d’un mandat d’arrêt international, et vous rejoignez un monde que vous idéalisez. On parle souvent de méthodes sectaires de la part des recruteurs. C’est une vision un peu simpliste. On vend du rêve à ces jeunes, mais surtout un projet de vie, bien cadré, auquel ils s’identifient. Le djihad est plus rationnel qu’on le croit.

– Est-ce vraiment rationnel d’être prêt à se séparer de sa famille?

– La plupart des djihadistes restent en contact avec leurs proches. En partant en Syrie, ils sont prêts à mourir mais ils sont aussi persuadés que, s’ils meurent en martyr, ils pourront intercéder en faveur de 70 personnes, qui pourront accéder au paradis.

– Les femmes partent-elles également dans l’idée de mourir? N’envisagent-elles pas surtout de donner la vie, pour contribuer à une nouvelle génération de moudjahidin?

– Il y a bien sûr cette ambivalence. Mais le djihad est une idéologie mortifère. On tombe dans un discours inversé: la mort, redoutée, ne fait plus peur, elle devient même désirable. J’ai pu constater, en parlant avec les familles, que ceux qui partent en Syrie ont souvent un problème avec la mort. La peur par exemple de voir ses parents mourir. Partir faire le djihad et mourir signifie ne pas devoir s’infliger la mort de ses parents. Mais pas seulement: ils pensent aussi pouvoir entraîner la venue de ceux qu’ils aiment au paradis. Ils peuvent ainsi concevoir le djihad comme un acte altruiste

– Des rumeurs de «djihad sexuel», parties de Tunisie, circulent régulièrement. Infondées?

– Ce n’est pas clair. Quand on parle d’adolescentes qui partent en Syrie, on les réduit au statut de «proie sexuelle», comme victime, sans même se demander si elles peuvent représenter un danger. C’est très réducteur. Il y a plusieurs théories sur ce «djihad sexuel» ou «djihad al-nikah», littéralement «djihad du contrat de mariage», où des femmes contracteraient un mariage temporaire pour satisfaire les besoins sexuels des combattants et au passage gagner le paradis. Ce «combat sexuel au nom d’Allah» aurait été encouragé par la fatwa d’un Saoudien, le cheikh Muhammad al-Arifi. Mais ce n’est pas sûr. Ensuite, autre thèse, il s’agirait d’une manipulation orchestrée par les pro-Assad. Je ne pense pas que des femmes occidentales soient réduites à l’esclavage sexuel. Mais pour les Yézidis, minorité kurdophone persécutée par les combattants de l’Etat islamique (EI), c’est malheureusement le cas. Les Yézidis sont vus comme des polythéistes par l’EI. Ils font figure d’ennemis à annihiler au même titre que les chiites par exemple.

– Des femmes prennent-elles les armes pour rejoindre les rangs des combattants?

– Certaines se montrent sur Internet avec des armes, mais il n’y a généralement pas de femmes sur la ligne de front, ce qui ne veut pas dire qu’elles n’en ont pas envie: c’est leur idéologie qui ne le leur permet pas.

– Mais qu’en est-il de la brigade Al-Khansa, la milice féminine de l’Etat islamique basée à Raqqa? Elle a récemment publié un «manifeste» à l’usage des femmes rejoignant le groupe, qui autorise notamment le mariage dès 9 ans…

– Il ne s’agit pas de combattantes, mais de femmes qui ont un statut de policières. Elles surveillent la stricte application de la charia dans la rue… Elles sont par exemple actives aux check points, pour vérifier qu’il y a bien des femmes sous les niqabs et pas des hommes qui cherchent à se faire la malle ou à infiltrer l’EI.

– Quelles sont vos méthodes de travail quand vous approchez les femmes impliquées dans le djihad?

– Je leur dis très clairement qui je suis, quelles sont mes motivations, que je ne suis ni des Renseignements, ni journaliste. Je n’ai jamais caché mon identité ou créé un faux profil. Les conversations que nous avons portent principalement sur le rôle de la femme et les commentaires de certains écrits ou vidéos, et nous discutons ensemble de conceptions de la femme qui n’appartiennent ni au féminisme, ni au féminisme musulman, mais peut-être à un certain «féminislamisme».

– Certaines ont-elles cherchéà vous recruter?

– Jamais. Mais à me convertir, oui. Plusieurs femmes m’ont dit ne pas comprendre comment je pouvais avoir une si grande connaissance de l’islam sans y adhérer, cela peut même devenir un sujet de plaisanterie! Je pense en revanche que le fait de côtoyer des parents dont les enfants sont partis pour le djihad, et d’être témoin de leur souffrance comme de leur combat, pourrait en dissuader plus d’un et plus d’une de partir.

«Il n’y a généralement pas de femmes sur la ligne de front, ce qui ne veut pas dire qu’elles n’en ont pas envie»

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