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Le Kazakhstan enrôle un expert genevois dans sa campagne d’influence occulte

Spécialiste du crime organisé, Nicolas Giannakopoulos s’est impliqué dans la vaste opération de relations publiques du régime d’Astana en Suisse et en Europe. L’affaire éclaire les liens occultes entre agences de lobbying et ONG

Un expert suisse au service du lobby kazakh

Enquête Nicolas Giannakopoulos s’est impliqué dans la vaste opération d’influence du régime d’Astana

L’affaire éclaire les liens entre agences de relations publiques et ONG

Dans le bras de fer avec ses opposants réfugiés en Suisse et en Europe, le gouvernement kazakh n’a pas seulement manipulé des élus fédéraux trop crédules. Ou embauché les lobbyistes les mieux payés de Suisse pour s’ouvrir les portes du parlement. Il a aussi utilisé une figure prisée des médias pour influencer l’opinion publique: l’expert indépendant, et son ONG engagée au service d’une noble cause.

Cet expert, Nicolas Giannakopoulos, est un Genevois qui apparaît régulièrement à la télévision en qualité de sociologue et «observateur éclairé du crime organisé en Suisse». Le 24 mai 2015, il est apparu dans un sujet du téléjournal de la RTS pour commenter la guerre politico-judiciaire que se livrent le régime kazakh et les oligarques de l’opposition sur territoire suisse.

Mais ce spécialiste, qui préside l’Observatoire du crime organisé (OCO) à Genève, a omis de préciser un détail important: loin d’être un observateur neutre, il a travaillé dans cette affaire pour les avocats et les lobbyistes du gouvernement kazakh. C’est ce que révèlent des documents publiés sur Internet à la suite du piratage informatique massif subi l’an dernier par les autorités d’Astana.

Ainsi, un e-mail confidentiel du cabinet d’avocats londonien Reed Smith, daté du 21 janvier 2014, détaille la campagne d’influence lancée par le Kazakhstan pour obtenir l’extradition de France de son ennemi numéro 1, le banquier renégat Mukhtar Ablyazov.

Ce dernier se présente aux yeux des Européens comme un dissident persécuté, alors que son pays l’accuse d’avoir détourné des milliards de dollars.

Pour contrer le discours de cet opposant sulfureux, le Kazakhstan a embauché FTI, une firme londonienne de relations publiques, de renseignement économique et d’influence, réputée pour son agressivité et sa soif de croissance rapide.

«Un des principaux défis que le Kazakhstan doit affronter est que la position de [Mukhtar Ablyazov] est validée par un certain nombre d’ONG, affirme FTI dans le document décrivant sa campagne d’influence. Il est nécessaire de neutraliser l’impact de ces groupes avec une campagne menée par une ONG séparée, spécialisée, avec une expertise dans le crime financier. FTI privilégie une interaction directe avec l’ONG appelée Observatoire du crime organisé (OCO), un groupe consacré au crime financier et à la corruption basé à Genève qui a d’excellents liens avec Interpol, le gouvernement français y compris le président, et avec des agences policières et des autorités de poursuites pénales en Europe voire dans le monde.»

Le document ajoute que «FTI a travaillé avec l’OCO par le passé et estime qu’il n’y a pas de risque à [lui confier] la direction de ce projet». Il précise que l’OCO «serait payé pour son travail», c’est-à-dire pour produire un rapport critique sur Mukhtar Ablyazov.

Un second mémorandum, daté du 21 février, précise que le rapport d’OCO devrait être présenté comme «indépendant» et émanant d’une «ONG reconnue». «Jonathan Hawker [un communicant de FTI, ndlr] travaille avec OCO pour finaliser les messages qui devraient ressortir du rapport, mais essentiellement il se focalisera sur les escrocs qui abusent du droit d’asile dans les pays occidentaux et se drapent des oripeaux de la persécution politique.»

Ces documents internes permettent d’éclairer une zone grise, celle des relations entre gouvernements, sociétés de relations publiques et ONG en principe indépendantes. Mais comment l’être si l’on est orienté en coulisses, et payé pour produire un résultat déterminé à l’avance?

«Tromper, tricher, manipuler l’opinion, c’est ce qu’on appelle du «black PR» et les dictateurs en raffolent, déclare Marc Comina, porte-parole d’un autre opposant kazakh, Viktor Khrapunov, réfugié à Genève. En revanche, dans nos démocraties occidentales, celui qui s’y livre commet une faute et abandonne toute éthique.»

Contacté par Le Temps, Jonathan Hawker, le communicant de FTI qui a travaillé sur ce dossier, indique que l’OCO «n’a jamais reçu d’instructions de FTI» et que la société londonienne «n’a pas payé d’ONG» pour produire un rapport sur l’opposant Mukhtar Ablyazov.

Quant à Nicolas Giannakopoulos, il reconnaît avoir eu plusieurs réunions à Londres chez Reed Smith en présence d’un représentant de FTI. Leur but, dit-il, était d’échanger des informations concernant Mukhtar Ablyazov, sur lequel il travaillait déjà. FTI a proposé de l’argent pour rétribuer l’OCO en échange de son rapport, mais il l’a refusé, assure-t-il.

Il indique en revanche avoir accepté des mandats de recherche, et de l’argent, de la part de sociétés proches du gouvernement kazakh ou ayant des intérêts économiques au Kazakhstan. Mais ces mandats ont été gérés par la société Inside.co, à Meyrin, dont il est le directeur.

Au final, l’OCO a bien écrit un rapport sur Mukhtar Ablyazov sur la base d’informations fournies par les Kazakhs et leurs avocats. Mais il n’a pas été publié comme cela était prévu dans le cadre de la campagne de relations publiques. «J’ai toujours dit que je ferais ce rapport de manière indépendante, précise Nicolas Giannakopoulos. J’ai décidé qu’il serait publié quand il y aurait une décision définitive de la justice française» sur le sort de Mukhtar Ablyazov, arrêté sur la Côte d’Azur en 2013, mais que la France refuse toujours d’extrader.

Concernant son apparition le 24 mai sur la RTS, l’expert genevois dit avoir informé la chaîne qu’il avait «travaillé sur l’affaire», sans toutefois révéler son implication dans la campagne orchestrée par le Kazakhstan.

«J’ai essayé d’être le plus neutre possible, précise-t-il. J’ai bien dit que dans cette affaire [Ablyazov, ndlr], il y avait d’un côté une dictature et de l’autre un criminel.»

«J’ai bien dit que dans cette affaire, il y avait d’un côté une dictature et de l’autre un criminel»

«Tromper, tricher, manipuler l’opinion, c’est ce qu’on appelle du «black PR» et les dictateurs en raffolent»

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