Syrie

Genève, base arrière de l’oncle de Bachar el-Assad

Depuis quelques mois, Rifaat el-Assad séjourne fréquemment dans un hôtel de la Cité de Calvin. L’oncle de Bachar el-Assad et frère de l’ancien président Hafez el-Assad cherche-t-il un rôle politique dans le conflit syrien? Depuis que la Russie s’est replacée au centre du jeu, elle pourrait avoir réactivé cette carte

Hôtel Métropole à Genève, un soir de septembre. Habitué des clients prestigieux, ce palace genevois ne s’affole pas de quelques gardes du corps mornes et cois, tuant le temps dans les couloirs. Ce soir-là, le discret filet de sécurité n’est pas destiné à un visage de la presse people, tant s’en faut. Mais à un homme de l’ombre: Rifaat el-Assad, oncle du président syrien Bachar el-Assad. Il est accompagné de l’un de ses fils, Siwar el-Assad, 40 ans, cousin germain du président.

La biographie de Rifaat el-Assad

Que vient donc faire à Genève Rifaat el-Assad? «Rifaat passe souvent de longues périodes à Genève, confie un habitué du bar de l’établissement. Il cherche à s’implanter ici.» L’oncle du président a aussi été vu se promenant sur les rives du lac, sans grand équipage. Il faut dire qu’il n’est pas en terrain inconnu, lui qui a déjà séjourné au bout du lac dans les années 1980, au début de son exil. Selon une source bien informée, Rifaat ne bénéficie pas d’un détachement de protection rapprochée fourni par le canton, n’étant pas au bénéfice d’un statut diplomatique. En revanche, ses présences répétées sur le territoire genevois sont connues de la police, qui essaie de se tenir toujours au courant du passage dans le canton de personnalités sensibles. «Depuis deux ans, on le voit fréquemment ici, malgré les atrocités dont il s’est rendu responsable», regrette un opposant syrien.

Décoré par Mitterand

Atrocités? Rifaat el-Assad est accusé par l’opposition du massacre de Hama en 1982. Alors que feu son frère Hafez el-Assad présidait au destin de la Syrie, Rifaat était son bras armé. Il commandait les brigades de défense, genre de garde prétorienne chargée de protéger le régime. Ce sont elles qui vont venir à bout des Frères musulmans entrés en rébellion à Hama, ville à majorité sunnite, contre le régime de Hafez, alaouite et laïc. Aucune certitude à ce jour quant au bilan: entre 2000 et 40 000 morts, selon les sources. Rifaat, lui, se défendra en invoquant une insurrection armée préfigurant les mouvements islamistes futurs. C’est aux brigades de défense encore qu’on attribue le massacre de Tadmor, la prison de Palmyre détruite récemment par l’Etat islamique. Des centaines de Frères musulmans avaient été tués dans leurs cellules, au lendemain d’une tentative d’assassinat contre Hafez en 1980.

Quoi qu’il en soit, cette période trouble marque le début d’une guerre fratricide. Accusé d’avoir voulu ravir le pouvoir à son frère, Rifaat prend le chemin de l’exil. La France lui réserve un chaleureux accueil, puisque François Mitterrand le décore en 1986 de la Légion d’honneur pour services rendus à la diplomatie française au Moyen-Orient. Mais, trente ans plus tard, l’Hexagone ne nourrit plus le même enthousiasme à l’égard de son ancien protégé: en 2014, à la suite d’une plainte des associations anti-corruption Sherpa et Transparency International France, une information judiciaire est ouverte par le Parquet national financier. Objectif: établir les conditions d'acquisition d'une fortune immobilière de 90 millions d’euros – dont un haras de luxe dans le val d’Oise et un hôtel particulier avenue Foch à Paris, vendu récemment. Rifaat el-Assad possède aussi un imposant patrimoine immobilier à Londres et en Espagne. Problème: il prétendait avoir été expulsé de Syrie les poches vides. Ce qui laisse les enquêteurs supposer que cet argent serait le fruit de la corruption du temps où le cadet aidait l’aîné à Damas. Rifaat, pour sa défense, rétorque que l’argent ayant permis ces investissements est le fruit d’un soutien financier saoudien.

En attendant les conclusions de l’enquête, son fils Siwar, lui, s’adonne à la fiction. Après A Cœur perdu, paru en 2012 aux Editions Encre d’Orient, «un thriller compact, haletant et d’une étonnante maîtrise pour un premier roman», notera le critique de Paris Match, il sort dans quelques jours Le Temps d’une saison. Un roman policier qui se déroule dans les années 1920 à Londres. Scolarisé en Suisse à l’âge de 8 ans, des études à la Sorbonne à Paris, Siwar écrit dans la langue de Molière. Une manière bien à lui de tracer son propre chemin, explique-t-il à la sortie de son livre. Pour autant, l’homme de plume ne méprise pas la politique. Il dirige une chaîne de TV, Arab News Network, basée à Londres, et est le vice-président de l’Alliance nationale démocratique unie syrienne, un mouvement politique fondé par Rifaat. Contacté par Le Temps, il n’a pas souhaité s’exprimer pour le moment, au motif d’un emploi du temps changeant et incertain.

Une «troisième voie»

De son côté et malgré ses déboires, Rifaat el-Assad n’a pas disparu du tableau géopolitique. Depuis le début du soulèvement syrien, il ne ménage pas ses critiques envers son neveu Bachar, qu’il a toujours estimé moins apte à régner que lui. Sans appeler toutefois au départ du président, mais s’efforçant d’incarner une «troisième voie». Si celle-ci ne paraît guère crédible aux yeux des Occidentaux, ce profil intéresse Moscou. La preuve? Fin 2013, Rifaat avait été ostensiblement reçu à Genève par le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Mikhail Bogdanov. La diplomatie russe avait alors tenté en vain de l’imposer dans la délégation de l’opposition aux négociations de Genève 2.

La Russie a-t-elle réactivé la piste Rifaat? Même s’ils nient l’avoir officiellement reçu ces derniers mois, les Russes n’ignorent rien de ses allés et venues au bout du lac. Le Temps a également appris que Rifaat et Siwar el-Assad étaient à Moscou la semaine dernière, en même temps que Staffan de Mistura, l’émissaire de l’ONU pour la Syrie. Lequel s’échine à relancer les négociations de paix depuis Genève. A-t-il rencontré Rifaat el-Assad? «Nous ne dévoilons pas le détail de ces entretiens», élude Jessy Chahine, sa porte-parole. «A la place de l’émissaire de l’ONU, je rencontrerais tout le monde, suppute Aron Lund, éditeur de la Syrie en crise, un site web publié par la Carnegie Endowment for International Peace. Cela dit, Rifaat el-Assad ne peut pas être une alternative à son neveu. Il a beaucoup moins de soutien au sein du régime que Bachar et il est tout aussi haï par l’opposition pour son rôle dans les massacres des années 1980.» En revanche, le chercheur entrevoit une autre option: «Les contacts avec Rifaat el-Assad peuvent aussi être une manière de mettre la pression sur Bachar, une sorte de bluff pour lui montrer qu’on cherche des alternatives. Mais je ne crois pas que quiconque imagine qu’il puisse gouverner la Syrie, à part peut-être lui-même.» Même les Saoudiens, considérés comme les parrains de l’exilé, disent ne plus miser sur lui. Pourtant, si la carte Rifaat semble à première vue périmée, c’est compter sans la Russie. Depuis que Vladimir Poutine s’est replacé au centre du jeu.

Impossible d’affirmer que Rifaat el-Assad, aujourd’hui âgé de 78 ans, autrefois le second personnage le plus puissant et redouté de Syrie, aurait aujourd’hui basculé dans la catégorie des gens sans importance. Grâce à ses quatre mariages, l’ancien vice-président syrien a noué des alliances durables avec quelques-unes des familles alaouites associées au pouvoir. De nombreux responsables de l’appareil sécuritaire syrien ont commencé leur carrière sous ses ordres et lui en sont redevables. Certains de ses fils se rendent toujours en Syrie, où ils ne sont pas persona non grata comme lui. Enfin, Bachar el-Assad se méfierait toujours de son oncle. «Car une fracture au sein de la famille à Damas signerait l’arrêt de mort du régime», estime Aron Lund. Autrement dit, certaines brouilles de façade cachent parfois des alliances obligées.

On saura peut-être bientôt si c’est en villégiature que Rifaat vient à Genève, ou s’il considère la Suisse comme une base arrière pour tenter son grand retour.

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