Polémique

Un voyage de parlementaires en Erythrée sous le feu des critiques

Quatre politiciens s’apprêtent à partir dans le pays de la Corne de l’Afrique où sévit une dictature militaire. Pour les opposants au régime sanguinaire, ils sont «instrumentalisés» et victimes d’une opération-séduction d’Asmara

Quatre politiciens s’apprêtent à voyager en Erythrée, souvent comparée à une sorte de «prison à ciel ouvert» dirigée par Issayas Afewerki, un despote paranoïaque. Etrange? L’Organisation suisse d’aide aux réfugiés (OSAR) voit ces déplacements d’un mauvais œil. Et elle n’est pas la seule. Même réaction du côté de Cesla Amarelle, conseillère nationale socialiste vaudoise: «Ce voyage tombe au plus mal. Il est pleinement orchestré par le régime érythréen. C’est un outil de propagande du régime pour tenter de faire face à la pression internationale actuelle au travers de la commission d’enquête des Nations-Unies qui détermine en ce moment-même la question des crimes contre l’humanité en Erythrée et la responsabilité de ses hauts dirigeants».

La socialiste ne mâche pas ses mots. Pour elle, il est vraiment «très naïf» de la part des parlementaires concernés de «s’imaginer qu’ils vont faire plus que les trois experts qui ont rendu le rapport de l’ONU de juin dernier, 480 pages bien documentées avec 550 témoins et 160 témoignages écrits».

Les quatre politiciens en question sont, comme l’a révélé la NZZ am Sonntag, les conseillers nationaux Yvonne Ferri (PS/AG), Thomas Aeschi (UDC/ZG), candidat malheureux au Conseil fédéral, Claude Béglé (PDC/VD), et la conseillère d'Etat argovienne Susanne Hochuli (Verts). Ces déplacements sont en partie organisés et facilités par Toni Locher, un gynécologue de Wettingen (AG), qui a le statut de consul honoraire d’Erythrée – il en a la nationalité depuis deux ans. Un inconditionnel du régime d’Asmara.

Une histoire entre l'Erythrée et la Suisse

Près de 5000 personnes fuient chaque mois l’Erythrée. Rien qu’en 2015, 9966 Erythréens ont déposé une demande d’asile en Suisse sur un total de 39 523 requêtes. Ils y obtiennent soit le statut de réfugié soit une admission provisoire. La Suisse n’a renvoyé aucun Erythréen dans son pays, consciente du régime qui y règne et des risques qui pèsent sur les déserteurs qui tentent d’échapper à un enrôlement de force dans l’armée.

En 2015 déjà, Christoph Blocher avait évoqué l’idée de visiter l’Erythrée. Il a une «histoire» avec le pays. En 2005, un jugement de l’ex-Commission de recours en matière d’asile a permis aux déserteurs érythréens d’obtenir presque systématiquement le statut de réfugié en Suisse. Résultat: un bond impressionnant entre 2005 et 2006, avec 655% demandes en plus, pendant la période où il était ministre de Justice et police. La pratique a été stoppée le 9 juin 2013, en votation populaire, sans véritable effet. L’UDC tente depuis de stopper cet afflux.

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Les envies voyageuses de Christoph Blocher – il en avait fait part sur Teleblocher – avaient poussé l’an dernier des représentants de la communauté érythréenne de Suisse à réagir. Ils l’avaient enjoint à «regarder ce qui se passe en coulisses, pour se rendre compte des motifs qui poussent des milliers d’Erythréens à fuir le pays chaque année». Dans une lettre ouverte publiée dans le Blick, ils lui avaient suggéré des endroits à visiter: les camps d’éducation et d’entraînement militaire de Sawa, Wi’a, Mietir et Kiloma, où mauvais traitements, travaux forcés et viols sont légion. «Le service national est de l’esclavagisme moderne», témoignait alors Veronica Almedom.

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Aujourd’hui, la militante se dit «consternée» que des politiciens acceptent un tel voyage, «surtout dans le contexte actuel, où le régime est en pleine opération-séduction basée sur des mensonges». «Les ambassades à l’étranger forcent même des Erythréens en exil à envoyer des lettres pour décrédibiliser la commission d’enquête des Nations Unies», affirme la jeune femme. «Je comprends leurs bonnes intentions, mais ces politiciens sont tombés dans le panneau du consul honoraire. Le régime est prêt à tout pour redorer son blason d’ici juin».

Les abus du consultat

La question de la taxe de 2% sur le revenu à laquelle les Erythréens de la diaspora sont astreints lorsqu’ils doivent avoir un contact avec leur consulat fait régulièrement l’objet de critiques. Tout comme la «Letter of regrets» dans laquelle les déserteurs admettent leur «erreur» et disent accepter une punition s’ils doivent retourner en Erythrée.

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Les autorités suisses ont longtemps fermé les yeux sur la pratique de cette fameuse taxe des 2% qui s’apparente à de l’extorsion. Jusqu’à ce que le Ministère public de la Confédération (MPC) s’en mêle. Mais en novembre dernier, le MPC a décidé de ne pas entrer en matière sur la plainte pénale déposée par fedpol. Le consul honoraire Toni Locher, lui, tient le même discours depuis des années. Pour lui, cette «taxe, en vigueur depuis 1995, n’est pas illégale, car personne n’y est contraint». Il affirme aussi que les Erythréens migrent «pour des raisons économiques», alors que les rapports onusiens continuent de faire état de graves persécutions.

Les politiciens justifient leur déplacement par la volonté de voir sur place ce qui s’y passe vraiment. Contacté en pleine escale au Qatar alors qu'il se rendait en Iran, Claude Béglé précise que les frais du voyage sont payés par les politiciens eux-mêmes. Il dit avoir conscience du risque d’instrumentalisation, qu’un tel voyage ne serait pas possible sans l’aide du consul honoraire, mais vouloir se rendre lui-même compte de la situation «avec ses propres yeux». Il a, affirme-t-il, contacté le Département fédéral des Affaires étrangères. "Ce n'est pas à un vieux singe que l'on apprend à faire des grimaces", insiste-t-il, pour balayer toute accusation de céder à de la propagande. Comme ancien du CICR, il devrait être bien outillé pour faire la part des choses sur place. Mais avec les limites d’un régime dictatorial: même le CICR n’a pas accès aux prisons en Erythrée.

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