Démocratie en ligne

La récolte de signatures sur Internet va secouer le système politique suisse 

La plateforme wecollect.ch, qui sera lancée prochainement, permettra de récolter des signatures pour les initiatives et référendums. Conçue pour servir les projets du centre gauche, elle se veut l'outil d'une communauté en ligne mobilisable chaque fois que souhaité

Alors que la vie quotidienne s’organise de manière croissante sur Internet, la démocratie fonctionne encore sans ordinateur et sans smartphone. «Il faut que ça change», s’exclame le Zurichois Daniel Graf, conseiller en communication. La conviction de ce professionnel des campagnes politiques est d’autant plus solide qu’il œuvre lui-même à «catapulter la démocratie dans le réseau.»  Il est la cheville ouvrière d’une communauté en ligne qui permettra de récolter par Internet des signatures pour les initiatives et les référendums.

Baptisée wecollect.ch, la plateforme sera lancée à la fin de ce mois, pour pouvoir contribuer activement à rassembler les paraphes pour l’initiative sur la transparence du Parti socialiste suisse. L’initiative de Travail suisse sur le congé-paternité, lancée peu après, en profitera également.

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Des essais pilote récents ont montré que ça marche. Comment? Après avoir «signé» l’initiative sur Internet, on reçoit sous forme pdf le formulaire officiel déjà rempli, qu’il suffit de renvoyer par la poste après y avoir apposé sa signature manuscrite. «Le retour est spectaculaire, assure Daniel Graf. Pour l’initiative de l’Asloca sur le logement abordable, nous avons suscité 18 000 votes sur Internet, qui ont débouché sur 10 000 signatures valables, soit une sur dix par rapport au total requis.»

Objectif: une communauté durable 

Le «référendum instantané» est-il pour demain ? L’objectif est de pouvoir assurer d’ici trois ans la moitié des signatures nécessaires pour un référendum ou une initiative, précise le Zurichois. Surtout, le projet va au-delà d’un simple outil. Dans l’optique de son créateur, wecollect.ch doit devenir une véritable communauté online, mobilisable chaque fois que souhaité.

Elle sera indépendante des partis, mais clairement identifiée à la gauche libérale, explique Daniel Graf, qui a été secrétaire des Verts zurichois, porte-parole d’Amnesty International et qui est aujourd’hui en pleine campagne pour le revenu de base inconditionnel. Nous soutiendrons des démarches défendant l’égalité, l’ouverture, la durabilité. Comprenez : pas question qu’on puisse s’en servir contre les migrants ou le mariage homosexuel.

Rapide comme un virus

Dans un contexte politique marqué par le glissement à droite du parlement fédéral, les fichiers d'adresse des partis du centre-gauche et d'ONG devraient permettre à wecollect.ch de constituer une force de frappe «rapide, efficace et virale.» Taille visée pour cette communauté naissante: 10 000 personnes d'ici un an, dont un millier d'enthousiastes prêts à se cotiser pour financer le serveur. Les questions de gouvernance et de financement font encore l'objet de discussions. 

Les réseaux sociaux sont devenus incontournables dans la communication politique. Depuis le Printemps arabe, l’actualité fournit aussi de multiples exemples de leur force de mobilisation, sur le net, dans la rue et souvent les deux à la fois. Ces derniers jours, en Islande, 30 000 personnes avaient réclamé par pétition électronique la démission du premier ministre compromis dans les Panama Papers, soit près de 10 % de la population de l’île. En France, les adversaires de la loi sur le travail annoncent 1,3 million de soutiens sur la plateforme change.org, qui tend à devenir l’outil de référence en la matière. C’est celle qu’utilise aussi, à l’échelle lausannoise, Julien Sansonnens pour sa pétition sur le Festival de la Cité, qui a recueilli 1700 signatures en quelques jours.

En Suisse, l’UDC n’aurait sans doute pas connu l’échec le 28 février dernier sans la mobilisation sur Internet autour de l’«appel urgent» contre l’initiative de mise en œuvre. Dans un pays où les citoyens ont beaucoup le droit à la parole, l’apport des nouvelles technologies n’est-il pas superflu ? «Au contraire, s’exclame Daniel Graf. Les réseaux sociaux s’animent à l’approche d’une votation, il faut en profiter.» 

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Lorsque la récolte se fait dans la rue, on signe ou pas et on continue son chemin. Celui qui signe sur Internet, devant son écran, tend à en informer instantanément son propre réseau, pour le convaincre de signer aussi. L’effet boule de neige est formidable, et peut être relancé pour la campagne précédant la votation, qui survient des mois voire des années plus tard. Le citoyen internaute passe également pour un bon payeur lors des collectes. Sur Internet, l’urgence est un puissant moteur.

Le mouvement magique 

Pour l’avocate Juliette Ancelle, qui tient un blog sur les réseaux sociaux, un risque doit être pris en compte: que le gain en efficacité aille de pair avec une perte de crédibilité. L’impact d’Internet sur la mobilisation citoyenne est incontestable, mais il faudra toujours une solide organisation derrière pour en tirer parti, estime-t-elle.

Tout comme une solide argumentation restera nécessaire pour convaincre avant le vote, ajoute Daniel Graf, qui ne craint pas que les nouvelles technologies favorisent le populisme et les idées à l’emporte-pièce. Même si les premières récoltes de signatures de wecollect.ch se font en commun avec de grands acteurs comme le PSS ou Travail Suisse, l’intention proclamée est d’ouvrir la démocratie participative à de petits groupes de citoyens, voire des individus. A tous ceux qui en sont «exclus» aujourd’hui, ne pouvant assumer le coût d’une récolte de signatures classique. «La démocratie doit être le miroir du peuple, pas un système figé. Le moment magique approche.»

Intelligence des foules et passivité des autorités 

Certaines démarches s’inscrivent d’ailleurs dans le champ de la réflexion, comme celle que lancera prochainement Foraus, le forum suisse de politique étrangère. Il ne s’agira pas de recueillir des suffrages, mais de faire appel à «l’intelligence des foules» sur le thème de la migration. Un brainstorming général sur une nouvelle plateforme online doit déboucher sur une quinzaine d’idées concrètes sur la politique migratoire, à développer ensuite avec les pouvoirs publics. «Les politiciens se sont emparés des réseaux sociaux, mais cela reste trop souvent unilatéral, explique Johan Rochel, vice-président de Foraus. Nous aimerions créer la dimension qui manque, celle de l’échange.» 

L’enthousiasme de nos interlocuteurs contraste avec la «passivité décevante» attribuée aux autorités. Dans les prévisions officielles, l’organisation publique de la récolte électronique de signatures n’est envisagée que comme une étape ultérieure à l’introduction du vote électronique, dont la généralisation n’est pas pour demain. «L’establishment a peur des nouveaux acteurs», assure Daniel Graf.

Pression sur le nombre des signatures

En favorisant l’aboutissement des initiatives et référendums, la récolte de signatures par Internet ne manquera pas d’entraîner une pression à la hausse sur le nombre de paraphes requis. 200 000 signatures plutôt que 100 000 pour une initiative ? C’est ce que préconise Avenir Suisse, qui, comme d’autres, trouve la barre trop basse aujourd’hui déjà.

Ce type de proposition se heurte jusqu’ici à la difficulté d’affaiblir les droits populaires. Envisagée lors de la révision récente de plusieurs constitutions cantonales, l’augmentation du nombre des signatures a été concédée par dose homéopathique, quand elle n’a pas été entièrement abandonnée.

Pour le popiste lausannois Julien Sansonnens, qui récolte des signatures sur Internet pour sa pétition sur le Festival de la Cité, «ceux qui ont peur du peuple n’attendent que ça pour revenir à la charge.» Daniel Graf, qui lance la plateforme wecollect.ch, estime que la question d’une plus grande exigence en nombre de signatures doit être discutée sans tabou : «Il ne faut pas avoir peur de cela, vu la force de mobilisation que promet Internet.»


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