Genève

Dominique Ernst, secret Salève

La grimpe, les randonnées, les envols, des ânes, le ski, un téléphérique, des mystères… On croit tout savoir sur le balcon des Genevois. Cet enquêteur-là vous en dit plus

Il est tellement connu là-haut que les bistrots qui font relâche ouvrent leur porte rien que pour lui. Prenez l’Auberge des Montagnards, à la Croisette. Le site à 1200 m d’altitude, très prisé des skieurs et lugeurs, est un désert en ce jour de semaine. Tout le monde semble ou dormir ou parti ailleurs. La gérante, qui a bon œil, voit Dominique Ernst garer son véhicule, en sortir et attendre quelqu’un ou quelque chose. Il pleuvine, le pauvre homme sera bientôt rincé. Elle l’interpelle, l’invite à entrer, enfourne du bois dans le poêle et offre une tournée générale de chocolats chauds (au monsieur et aux deux autres venus le rejoindre). «Il a tellement fait pour notre Salève que je peux bien lui réserver un bel accueil», argue la dame.

Travail de fourmi

Dominique Ernst, 57 ans, est l’historien du «balcon des Genevois». Il préfère conteur. Trois ouvrages déjà écrits, deux autres sont en route. Le dernier en date, Le Salève, des histoires et des hommes, vient de sortir chez Slatkine. Il est allé fouiller dans les greniers, au marché des souvenirs des anciens, dans les archives en ligne du Journal de Genève, a photocopié des pages du Cultivateur Savoyard. Un travail de fourmi devenue savante à force de racler les fonds de tiroirs et de mémoire. Dominique n’est ni universitaire, ni biographe. Il «pige» au Dauphiné Libéré et au Messager et c’est en siégeant au Conseil municipal de Vers (Haute-Savoie, près de Viry) où désormais il vit que l’amour pour le Salève est né au détour de pages et de virages.

Car l’Histoire se lit autant dans les bouquins que sur le terrain. «On m’a demandé de parler de la région pour divers publications locales. De fil en aiguille je me suis pris de passion pour ces recherches», explique-t-il. C’est tout d’abord sur le Vuache (Jura) qu’il s’en va en reportage. Il publie en 2004 Histoires et légendes au pays du Vuache. «Rien à voir avec son vis-à-vis des Préalpes, un mont sauvage, sans construction tandis que le Salève paraît plus civilisé car la riche Genève à ses pieds l’a doté d’un train, d’un téléphérique, de routes», dit-il. Cette anecdote illustrant la férocité de l’époque: «Dans les années 1750 quand les loups s’attaquaient sur le Vuache aux enfants et les dévoraient par dizaines, leurs congénères du Salève ne s’en prenaient qu’aux moutons.»

Né à Genève, franco-suisse, Dominique Ernst s’en est allé à l’âge de 12 ans vivre à Monnetier, village situé sur les flancs sud-est du Salève, à 750 mètres d’altitude. Enfance libre et insouciante, en plein air. A l’école, les cours d’histoire l’ennuient, ce qu’il dit aujourd’hui regretter: «A l’époque je ne savais que je vivais là où le paléolithique est quasiment né. Des silex et des os sculptés de rennes ont été retrouvés. Il y avait un kilomètre de profondeur de glace entre le Salève et le Jura». Dès 1850, des érudits genevois ramènent de leur exploitation des carrières des vestiges datés de plus de quinze mille ans.

«Ce sont les carriers qui les ont en fait découverts mais ils ont continué à attaquer la falaise et ont réduit en poussière beaucoup de trésors.» La fameuse carrière, «balafre du Salève», devrait être exploitée jusqu’en 2033. Mais ce qui intéresse le plus le chercheur, ce sont les hommes et les femmes qui de tout temps et par tous les temps, ont arpenté la montagne. En 1890, une réclame invitait les Parisiens à se rendre par train en dix heures sur le Salève. La ligne Paris-Monnetier déposait les dames et les messieurs à l’hôtel Bellevue aujourd’hui disparu.

Dans son ouvrage, Dominique Ernst liste les célébrités qui y venaient en villégiature comme d’autres se rendaient à Ouistreham ou Nice: Lamartine et Lord Byron qui auraient laissé leur empreinte (on cherche encore) sous forme de dédicace près de la Tour des Pitons; Victor Hugo qui s’insurgeait en 1839 contre les travaux qui (déjà) défiguraient Genève; Albert Cohen qui dans Mangeclous y hisse des personnages; Stendhal qui qualifiait le Salève de vilain rocher pelé à cause de l’exploitation des carrières. Des musiciens: Wagner qui y soigne un eczéma tenace, Verdi qui s’y marie avec une cantatrice. Des peintres: Courbet, Valloton, Ferdinand Holder dont le tableau Au Petit Salève a été acheté 424 800 francs suisses en 2002 lors d’une vente aux enchères à Zurich. Vinrent aussi Sarah Bernhardt, Lénine, François de Sales et le président américain Ulysses Grant qui en bon militaire jugea le site idéal pour bombarder Genève.

Dominique Ernst aime avant tout à rencontrer les «anciens» car ils sont en possession d’histoires rares, transmises le plus souvent oralement. Comme celle de ce Haut-Savoyard devenu en 1814 un illustre rebouteux – tout Genève allait le voir – grâce à un officier autrichien blessé qu’il soigna et qui le remercia en lui transmettant son don de guérisseur. Comme aussi le docteur Henri-Albert Gosse, pharmacien genevois, qui vers 1800 voulait acheter une colline du Salève. L’Évêché de Turin déclina cette demande émanant de plus d’un protestant. Le docteur Gosse qui à Paris avait mis la main (de matière pour le moins douteuse) sur la momie de Saint-Benoît la proposa en échange. La proposition de troc fut acceptée et le bon docteur eut sa colline et une maison à Monnetier qu’occupa son fils André, lui aussi docteur.

Lieu de naissance de la varappe

Le Salève, paradis de la grimpe, Dominique ne peut occulter cette réalité. «De Saussure s’y entraîna avant de s’attaquer au Mont-Blanc et le mot varappe y a été la première fois prononcé après que de jeunes alpinistes aient échoué à vaincre une voie du secteur des Varappes», rappelle-t-il. Le Salève, empilement de faits divers, dramatiques, cocasses. Exemple: en 1857, deux paysans du haut d’Etrembières se détestent de longue date. L’un empoisonne de nuit les onze poules de l’autre, mais ce dernier, les voyant au petit matin mortes, les saigne, les plume et s’en va les vendre sur le marché de Genève. L’empoisonneur qui assiste à cela et craint pour la santé des acheteurs dénonce le projet de son voisin à la police. Les volailles sont saisies, examinées par un pharmacien qui identifie de l’arsenic. Le vendeur est jeté en prison. Le mystérieux dénonciateur est toujours recherché.


Profil

1959 Naissance à Genève.

1974 La famille déménage à Monnetier, sur le Salève.

2006 Parution du premier livre: «Histoires et légendes au pays du Vuache».

2015 Parution de «Le Salève, des histoires et des hommes» 

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