Histoire

Suisse-OLP: pas d'indices d'un pacte secret avec le terrorisme

Après les attentats terroristes visant la Suisse en 1969, le chef des Affaires étrangères, Pierre Graber, a-t-il négocié un accord secret avec l'organisation palestinienne? Un livre l'affirme. Mais l'information est démentie ce matin par le «Tages-Anzeiger», qui s'appuie sur un rapport fédéral confidentiel

Le conseiller fédéral Pierre Graber a-t-il négocié un accord secret avec un représentant de l’Organisation pour la libération de la Palestine (OLP) en 1970? C’est la thèse avancée par le journaliste de la Neue Zürcher Zeitung Marcel Gyr dans le livre Schweizer Terrorjahre, paru en janvier.

L'existence de ce pacte expliquerait notamment que la Suisse n'ait jamais retrouvé les auteurs d'un attentat à la bombe qui a tué 47 personnes au-dessus de Würenlingen (AG), le 21 février 1970.

Mais selon le Tages-Anzeiger, qui s'appuie sur un rapport d'experts commandé par le parlement, ce pacte n'a jamais existé. L'autorité de contrôle du Ministère public de la Confédération conclut qu'il n'existe aucune trace montrant que Berne aurait freiné ou stoppé l'enquête sur l'attentat de Würenlingen.

Au contraire: les policiers suisses ont bien identifié les terroristes, mais ceux-ci se sont enfuis en Jordanie, qui a ignoré les demandes d'extradition helvétiques.

Le Temps a aussi mené l’enquête et reconstitué le contexte dramatique de l'époque. Notre conclusion est que le pacte tel qu’il est présenté dans le livre de Marcel Gyr n’a sans doute pas existé. Mais il y a bien eu des contacts discrets avec les Palestiniens dans le but de calmer la menace terroriste qui pesait sur la Suisse.

Le triple détournement

Cette négociation se serait inscrite dans l’agitation terroriste de l’époque. Le 18 février 1969, un avion d’El-Al est attaqué par des Palestiniens à Zurich. Le pilote est abattu. Le 21 février 1970, un avion Coronado de Swissair reliant Zurich à Tel-Aviv s’écrase à Würenlingen (AG) après qu’une bombe a explosé à bord. Ses 47 occupants sont tués.

Le dimanche 6 septembre, le vol Swissair 100 Zurich-New York, avec 143 passagers et 12 membres d’équipage à bord, est piraté peu après son départ de Kloten. Il est dévié vers le tarmac jordanien de Zarka, où deux autres appareils de la TWA (compagnie américaine) et BOAC (compagnie britannique) le rejoignent.

Sur place, les fedayin palestiniens détiennent 418 otages. Ceux-ci sont ensuite libérés par vagues successives. Le 12 septembre, les terroristes font exploser les trois avions vides. Dans la nuit du 1er octobre, les trois auteurs de l’attentat de 1969, condamnés en Suisse à douze ans de prison, sont libérés. En 1975, l’OLP obtient la représentation tant espérée auprès de l’ONU à Genève. En outre, les poursuites engagées contre les auteurs de l’attentat de Würenlingen ne débouchent sur aucune condamnation.

Un accord secret négocié à Genève entre Pierre Graber à l’insu de ses collègues et Farouk Kaddoumi est-il lié à ce multiple dénouement? Marcel Gyr le pense. Mais sa thèse divise comme jamais les historiens suisses. Les commissions de gestion du parlement veulent connaître la vérité. Le Conseil fédéral a chargé un groupe de travail interdépartemental composé d’experts de haut vol – comme le directeur de la Bibliothèque militaire, Jürg Stüssi-Lauterburg – de faire la lumière sur cette affaire.

Les négociations du groupe de Berne

Le Conseil fédéral se réunit en séance de crise le soir du 6 septembre, à 21 h 30 selon l’agenda de Pierre Graber, partiellement publié par les Documents diplomatiques suisses. Comme il s’en expliquera devant le Conseil national le 8 octobre, le chef des Affaires étrangères, qu’on appelle alors Département politique, manque cette réunion d’urgence, car il n’est prévenu de sa tenue qu'«un quart d’heure avant la séance, c’est-à-dire à un moment où il ne m’était plus possible d’arriver à temps.»

Il se retrouve néanmoins à Berne à minuit, heure prévue pour une réunion du Département politique. Le lendemain, à 19 h 30, se déroule la première séance conjointe des représentants des quatre pays concernés par le triple détournement: la Suisse, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et la République fédérale d’Allemagne.

But recherché: «Discuter d’une action commune et de la possibilité de démarches communes auprès du CICR, qui devrait être mandaté par les trois pays cités et par la Suisse pour engager des discussions en vue de l’échange des détenus contre l’ensemble des passagers et des avions», selon le procès-verbal de la séance du Conseil fédéral tenue juste avant cette rencontre, également publié par Dodis.

Présent à Zarka, le CICR est en effet le mieux placé pour servir d’intermédiaire entre la cellule de crise créée par les quatre gouvernements, surnommée «groupe de Berne», et les pirates palestiniens. Officiellement, les quatre Etats doivent rester solidaires et éviter des démarches parallèles.

Mais la peur d’une désolidarisation est omniprésente. Le 10, le Conseil fédéral relève que «la crainte d’une action isolée de la République fédérale d’Allemagne n’est plus d’actualité», preuve que ce risque est bien réel. Il signale que «le Département politique examine la possibilité d’une solution de rechange» et évoque l’idée de mandater un ancien ambassadeur.

Sur place pour le CICR, André Rochat, auteur d’un livre sur ses années passées à la Croix-Rouge, relève que les Britanniques sont soupçonnés de vouloir «conduire des négociations parallèles» alors même que, souligne Marcel Gyr dans son livre, le premier ministre Edward Heath déclare qu’il est «primordial que les autres gouvernements se déclarent d’accord de ne pas mener de négociations parallèles».

Le 15 septembre, le Conseil fédéral constate: «Il faut prendre en compte le fait que les Anglais ou les Allemands prennent tôt ou tard leurs distances de l’action commune». Il évoque l’idée de discussions parallèles. Il a apparemment reçu des informations de son ambassadeur sur place. Un passager du vol TWA, David Raab, écrit dans son livre Terror in Black September: An Eyewitness Account que le 13 septembre, «le FPLP a proposé à l’ambassadeur suisse Charles-Albert Dubois un accord bilatéral. Celui-ci conseille à son gouvernement de prendre cette offre en considération» pour sauver les passagers et l’équipage suisses encore captifs. Mais le Conseil fédéral ne s’engage pas dans cette voie: «La Suisse ne peut en aucun cas être le premier pays à sortir de l’action commune.».

Ce dont on parle alors est la libération des otages de Zarka et celle des auteurs de l’attentat de 1969. Les passagers sont relâchés au compte-gouttes. 364 le sont après quelques jours, avant la destruction des appareils. Le 28 septembre, Pierre Graber informe le Conseil fédéral que 16, puis 32 autres otages ont été libérés, les derniers captifs étant juifs. Le 30, le gouvernement publie une déclaration disant que les trois terroristes détenus à la prison de Regensdorf seront libérés «dès que les six otages seront sains et saufs hors de Jordanie». Ils sont relâchés la nuit du 1er octobre.

Eviter un nouveau Zarka

La thèse de Marcel Gyr ne se résume toutefois pas à cet échange. «La libération des otages de Zarka n’a rien à voir avec les négociations avec Farouk Kaddoumi. Celles-ci étaient de nature préventive et avaient pour but d’éviter un nouveau Zarka», insiste-t-il. Il s’appuie notamment sur une petite phrase que lui a lâchée l’ancien chancelier de la Confédération Walter Buser. Celui-ci a déclaré se souvenir que, «en marge d’une séance», Pierre Graber aurait «incidemment» évoqué «certains contacts avec des cercles palestiniens» et cité le nom de Jean Ziegler. Peut-on en conclure que le chef de la diplomatie suisse a entrepris des négociations parallèles? Ce scénario est jugé «plausible» par divers experts qui accréditent la thèse de Marcel Gyr. Le Temps les a contactés.

«De nombreux exemples montrent que les Etats occidentaux ont tenté de se prémunir contre les attentats en négociant avec l’OLP», fait remarquer l’historien autrichien Thomas Riegler. «Puisque d’autres Etats ont eu des contacts directs, pourquoi pas la Suisse?», questionne le Britannique Thomas Skelton-Robinson. «Le deal passé entre la Suisse et l’OLP en 1970 n’est pas un cas unique, mais est plutôt typique de cette époque», ajoute Adrian Hänni, diplômé de l’Université néerlandaise de Leyde et collaborateur d’UniDistance.

Lorsqu’ils évoquent les négociations directes menées par d’autres pays, ils ne font pas référence à Zarka, mais à des épisodes survenus plus tard. Thomas Riegler et Adrian Hänni mentionnent la «diplomatie secrète» du chancelier autrichien Bruno Kreisky visant à conclure un accord avec des représentants modérés de l’OLP dans l’espoir d’épargner l’Autriche des attaques terroristes. Ils citent également les discussions entre le ministre d’Etat allemand Hans-Jürgen Wischnewski et un représentant modéré de l’OLP ainsi qu’un leader du groupe terroriste Septembre noir, auteur du massacre commis pendant les Jeux olympiques de Munich en 1972. Cela débouchera sur un «accord de cessez-le-feu» avec l’OLP à la fin des années 70, rappelle Adrian Hänni.

Or, ces pourparlers ne concernent pas directement Zarka. «Ils sont tous intervenus beaucoup plus tard», avertit l’ambassadeur François Nordmann, qui fut l’un des collaborateurs de Pierre Graber. Ils expliquent cependant comment les Etats visés par le terrorisme ont agi dans le but d’éviter la répétition des attentats contre leurs concitoyens.

Il ne paraît donc pas illogique que, histoire d’avoir plusieurs fers au feu, Pierre Graber ait parlé de cela avec Jean Ziegler, qui connaissait bien le Proche-Orient. Pas forcément dans les circonstances à la John Le Carré évoquées par Jean Ziegler: dans Le Matin Dimanche, il disait que les discussions confidentielles entre le ministre et lui se déroulaient dans de «somptueuses toilettes de marbre au troisième étage du Palais fédéral», dans le «funiculaire entre la terrasse du Palais fédéral et l’Aar» et dans des «trains, entre deux wagons». Le Genevois est connu pour son sens de la mise en scène.

Ces échanges exploratoires entre les deux hommes paraissent néanmoins vraisemblables. «Pierre Graber a peut-être eu des contacts avec Jean Ziegler, mais en aucun cas sans l’annoncer au Conseil fédéral», commente François Nordmann.

La rencontre secrète de Genève

Marcel Gyr considère que le résultat de ces contacts exploratoires a été une rencontre entre Pierre Graber et Farouk Kaddoumi à Genève, afin d’éviter que la Suisse soit encore la cible d’attentats et de permettre à l’OLP de faire entendre sa voix aux Nations Unies.

Selon lui, cela se serait déroulé dans un «hôtel genevois» et d’autres personnes y auraient participé: le procureur de la Confédération Hans Walder, le chef de la police fédérale André Amstein et un représentant de l’Etat de Genève. Marcel Gyr évoque une fois un «haut représentant des autorités policières genevoises» et une autre fois «un représentant de la direction de justice genevoise». Il précise aujourd'hui qu'il s'agirait d'un «fonctionnaire de police de haut rang» dont il aurait communiqué le nom au groupe de travail interdépartemental.

Farouk Kaddoumi a confirmé à Marcel Gyr être venu à Genève à cette époque et y avoir rencontré une «délégation de Berne», composée de «quelques personnes» dont les noms ne lui reviennent pas. Selon l’auteur du livre, Pierre Graber n’aurait jamais informé ses collègues de ces démarches et aurait ainsi pris un énorme risque. Le directeur de Dodis, Sacha Zala, coauteur d’un article paru dans la Revue suisse d’histoire, n’y croit pas. Il ne peut «pas complètement exclure que des représentants de l’administration fédérale aient rencontré un émissaire de l’OLP», mais en aucun cas Pierre Graber lui-même.

Lire aussi: Les historiens doutent de l’accord secret entre Pierre Graber et l’OLP

Jean Ziegler n’est pas formel à ce sujet. Dans le livre, il dit: «Je n’ai pas une image concrète de la présence de Pierre Graber à Genève.» Il considère avoir été simplement un «ouvreur de portes» et affirme avoir «peu de souvenirs» de ce sommet de crise, auquel il n’a pas participé, mais part du principe que «Pierre Graber a personnellement salué le délégué de l’OLP Kaddoumi».

Et si tel avait été le cas, Sacha Zala doute que le Conseil fédéral n’en ait rien su, puisque deux des personnes mentionnées étaient rattachées au Département de justice et police dirigé par Ludwig von Moos, alors président de la Confédération. L’ancien secrétaire d’Etat Franz Blankart, à l’époque collaborateur de Pierre Graber, exclut toute démarche de ce genre de son chef. «Il n’aurait jamais contourné le Conseil fédéral», a-t-il déclaré au Tages-Anzeiger. François Nordmann confirme: «Jamais il n’aurait pris le risque d’agir derrière le dos du Conseil fédéral et du groupe de Berne.»

L’agenda griffonné et la mention «GE»

En 1970, Michel Barde, qui fut par la suite secrétaire général de la Fédération des entreprises romandes, négocie à Zarka pour le compte du CICR. Il ne croit pas une seconde à l’existence d’une telle rencontre. «Je continue à penser que c’est tout à fait impossible», confie-t-il. «Je ne peux pas m’imaginer qu’une réunion secrète de ce genre ait pu rester dans l’ombre pendant 45 ans. L’auteur du livre dit que cinq personnes auraient participé à cet entretien. Je vois mal quel conseiller d’État genevois aurait été mêlé à cette histoire», poursuit-il.

Selon Marcel Gyr, un haut fonctionnaire genevois aurait participé à la réunion. Les sept conseillers d’État en fonction en 1970 étant tous décédés, Le Temps s’est adressé à la Chancellerie d’État pour voir si l’on retrouve une trace de cette éventuelle rencontre. Car le gouvernement en aurait forcément été informé.

«Les archivistes d’Etat ont effectué une première recherche sur cette période dans les registres du Conseil de 1961 à 1970, en passant par les différents répertoires et par mots-clés. Aucune référence à une séance de ce type ou à une participation du canton de Genève à une séance de ce type n’a été relevée», explique la chancelière Anja Wyden Guelpa.

La question de la date reste d’ailleurs floue. L’agenda de Pierre Graber permet-il d’y voir plus clair? Le conseiller fédéral y a consigné les nombreuses séances de crise du gouvernement et du «Groupe coord.» (sic) réunissant les Etats concernés par les détournements y figurent. Elles ont bien occupé Pierre Graber jusqu’au 18 septembre.

Il y a ensuite un trou le week-end des 19 et 20 septembre. Le ministre des Affaires étrangères aurait dû se trouver à Strasbourg. Il avait des rendez-vous diplomatiques au Conseil de l’Europe et au secrétariat général de l’AELE. Mais, dans son agenda, ils sont biffés. A la place, à la date du samedi 19 septembre, on trouve un rendez-vous de coiffeur.

Mais une inscription portant les deux lettres «GE» apparaît plusieurs fois. Genève? Franz Blankart affirme que Pierre Graber ne s’est jamais rendu au bout du Léman durant cette période. Pour François Nordmann, le ministre a passé son week-end à «préparer la séance du Conseil fédéral du lendemain». Et «GE» signifierait Gelzer, du nom d'un des collaborateurs du conseiller fédéral avec lequel il avait rendez-vous.

Farouk Kaddoumi peut-il se trouver à Genève les 19 et 20 septembre? Dans le témoignage qu’il a livré à Marcel Gyr, l’ancien leader palestinien ne donne aucune date. Il dit qu’il avait planifié un déplacement à Paris mais s’était dit prêt à venir à Genève. Il aurait séjourné trois jours dans un «hôtel cinq étoiles avec vue sur le jet d’eau».

Les sources sont cependant concordantes sur un point: Farouk Kaddoumi se trouve à Amman à cette date. Arrêté par l’armée jordanienne, il passe quelques jours en détention, apparemment du 20 au 28 septembre. Dans le Tages-Anzeiger, le conseiller politique de Mahmoud Abbas, Nabil Shaath, a exclu que le Palestinien ait pu venir à Genève. Thomas Skelton-Robinson met un bémol à cette appréciation: selon lui, la détention de Kaddoumi se serait terminée plus tôt, déjà le 23 septembre.

Une rencontre a-t-elle pu avoir lieu après le 23 septembre? L’agenda de Pierre Graber n’ouvre aucune piste allant dans cette direction. La chronologie des faits rédigée par le chef de l’état-major de crise, Friedrich Moser, non plus. «La fenêtre d’opportunité pour une possible rencontre à Genève se referme le 29 septembre, au moment où les derniers otages de Jordanie sont libérés», écrit Sacha Zala.

Parole d’honneur et poignée de main

Il a tenté de vérifier les dires de Farouk Kaddoumi. Aucune personne de ce nom n’a été enregistrée à l’immigration en Suisse à cette période et les Documents diplomatiques français n’ont pas trouvé trace de son passage à Paris. «Nous avons beaucoup cherché dans les archives du Quai (ndlr: d’Orsay) sans trouver trace de Kaddoumi», écrit un collègue français à Sacha Zala le 4 février 2016. «Kaddoumi n’est pas entré en Suisse et n’est pas allé à Paris non plus», martèle François Nordmann.

Marcel Gyr conteste. Selon lui, Farouk Kaddoumi a pu voyager avec différents passeports et la période à examiner devrait porter jusqu’à mi-octobre 1970, le pacte secret de non-agression conclu par «une poignée de mains» portant sur le long terme.

On ne peut pas affirmer que quelque chose n’a pas existé simplement parce qu’il n’en existe aucun document écrit.

Il ne trouve pas étonnant qu’il n’y ait aucun trace écrite de cet accord. Les historiens qui jugent son approche plausible sont du même avis. «Il est tout à fait naturel que des contacts et accords aussi explosifs ne fassent l’objet d’aucun procès-verbal officiel et ne se concluent pas des pactes scellés», relève l’Allemand Thomas Scheuer. «On ne peut pas affirmer que quelque chose n’a pas existé simplement parce qu’il n’en existe aucun document écrit», poursuit Thomas Skelton-Robinson.

Pour vérifier la validité du scénario, il convient d’analyser ce qui s’est passé après la soi-disant conclusion de ce cessez-le-feu. L’ouverture d’un bureau d'information de l'OLP avec un journaliste accrédité pour d'une antenne formelle de l’OLP en 1975 et le fait que la Suisse n’ait plus été la cible directe d’attentats sont aux yeux de Marcel Gyr et des historiens qui l’appuient des indices montrant qu’il y a bien eu une entente secrète. «L’hypothèse de cet accord a du sens, car l’OLP a pu très rapidement ouvrir un bureau à Genève après les attaques de 1970», argumente Thomas Riegler.

Un attentat en 1971

Cette explication est toutefois loin de faire l’unanimité. Pour plusieurs raisons. D’une part, il a quand même fallu attendre 1975 pour que l’OLP dispose de son propre bureau aux Nations Unies. Le premier titulaire du poste, Daoud Barakat, a d’ailleurs lui-même mis en doute l’existence de cet accord secret dans le Tages-Anzeiger.

D’autre part, la Suisse n’est pas complètement épargnée par les actes terroristes. Le 16 décembre 1971, un attentat à la bombe prend pour cible la mission de Jordanie à Genève, blessant deux policiers. Sacha Zala en tire la conclusion suivante: «Deux ans après Zarka, la menace n’avait pas diminué de manière visible en Suisse et aucun bureau de l’OLP n’a été ouvert à Genève». L’implantation de cette antenne aux Nations Unies ne deviendra possible que «grâce au changement de la situation internationale».

Enfin, comme le Conseil fédéral l’a relevé, Farouk Kaddoumi pouvait difficilement représenter les intérêts de toutes les organisations palestiniennes, extraordinairement morcelées à l’époque. La signature d’un pacte de non-agression avec Farouk Kaddoumi ne pouvait garantir que toutes les factions le respectent. Michel Barde insiste sur l’inimitié séparant l’OLP de Yasser Arafat du FPLP de Georges Habache. «On voit mal comment un haut responsable du Fatah-OLP, Farouk Kaddoumi, aurait négocié en émissaire du FPLP», s’interroge-t-il.

Les doutes portant sur l’existence de ce pacte sont donc fondés. Ni Franz Blankart, ni Michel Barde, ni la procureure Carla del Ponte, ni François Nordmann, ni l’ancien chancelier Walter Buser ni d’autres observateurs de l’époque n’accréditent cette thèse.

Que dit Marcel Gyr des critiques adressées à son livre? «Le thème n’est pas complètement clarifié, il y a encore beaucoup de questions ouvertes. Pierre Graber porte la responsabilité de l’accord, au sens positif comme au sens négatif. Je ne peux juger jusqu’à quel point le conseiller fédéral Ludwig von Moos était associé aux négociations, mais cela ne change pas grand-chose au fond du problème», répond-il.

Sacha Zala regrette dans son article que le journaliste n’ait pas répondu aux questions qu’il lui a posées. «En accord avec la rédaction en chef de la NZZ, nous avons décidé de livrer nos informations au groupe de travail interdépartemental mis sur pied par le Conseil fédéral, aux commissions de gestion et à l’autorité de surveillance du Ministère public de la Confédération», réplique-t-il.

La prochaine étape, ce sera l’enquête menée par ce groupe de travail. Les commissions de gestion ont déjà reçu un «bref rapport intermédiaire» indiquant les sources disponibles et l’avancement des recherches, révèle Jean-Marc Crevoisier, porte-parole du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). Le Conseil fédéral recevra le rapport lui-même début mai. Les commissions de gestion ont prévu d’en discuter à mi-mai.


Le mystérieux passager du vol Swissair 100

André Rochat est à Zarka en 1970. Délégué général pour le Moyen-Orient au CICR, il participe directement aux négociations et est en contact avec les passagers du vol Swissair 100. Personnage controversé aujourd’hui décédé, il a publié ses mémoires en 2005 sous le titre «L’homme à la croix». Il y raconte un étonnant épisode survenu durant la prise d’otages.

«A la suite d’une demande pressante qui m’avait été présentée par un ancien ministre suisse membre du CICR (ndlr: cette description correspond à Max Petitpierre) avant mon départ pour Amman, j’ai l’occasion de transmettre un message de sympathie très personnel à un passager dont le nom ne figure pas sur la liste des voyageurs. {…} Cette personne est certainement habituée à tous les égards.»

Qui est donc ce mystérieux voyageur et pourquoi bénéficie-t-il d’autant d’égards? Le Temps a retrouvé deux anciens stewards, Jean-Michel Weiss et Ernst Renggli. Tous deux affirment que les noms des 143 passagers et des 12 membres de l’équipage étaient répertoriés. Mais ils se souviennent que l’un d’eux était au bénéfice d’un passeport diplomatique.

Il se nomme Walter Jost. «Il travaillait aux PTT et était en mission diplomatique», se remémore Jean-Michel Weiss. Le sort de cette personne préoccupe d’ailleurs le Conseil fédéral. Il est le seul nom évoqué lors d’une séance du gouvernement. Walter Jost fait partie des 54 derniers otages libérés en trois groupes de 16, de 32 puis de 6.

Le 28 septembre, Pierre Graber informe ses collègues que, «du groupe de 16, l’un (Jost) a été libéré et les 15 autres abandonnés». Devant le Conseil national, le 8 octobre, il précise que «le haut fonctionnaire fédéral qui faisait partie de ce groupe avait été libéré, de manière qu’il puisse rejoindre la délégation du CICR à laquelle les fedayin désiraient remettre les 15 autres otages».

Michel Barde ne se souvient pas de ce passager particulier. Walter Jost a lui-même raconté le détournement de Zarka dans un récit publié en 1972 en allemand sous le titre «Nom de code: Haifa, témoignage d’un otage des fedayin» (Rufzeichen: Haifa, Tatsachenbericht einer Fedayin-Geisel).

Mais quelle est la mission diplomatique pour laquelle il est en partance pour New York? Les recherches effectuées au Musée de la communication, où sont déposées les archives des PTT, montrent que, en 1970, Walter Jost est chef de la section tarifs et concessions à la division télécommunications de la régie fédérale. Il s’occupe des liaisons téléphoniques internationales et du consortium intergouvernemental de satellites Intelsat créé en 1964. C’est probablement dans ce domaine que s’inscrit son mandat.

Publicité