Rencontre

A la découverte des nouvelles frontières

L’édition du Forum des 100, organisée par «L’Hebdo», s’est tenue jeudi, à Lausanne. Crispations, rêves, espoirs ou craintes liées aux frontières, réelles ou imaginaires, ont marqué la journée

La magie a opéré. Entre un Tidjane Thiam, CEO de Credit Suisse Group, «ravi de pouvoir s’exprimer dans sa langue maternelle, ce qui n’arrive pas si souvent», un Joël Dicker désinhibé et désinhibant qui a fait mine de sortir (un peu) de ses gonds, un François Fillon, ancien Premier ministre français et candidat à la présidentielle de 2017, pour qui «l’Europe est menacée de disparition si elle n’est pas capable d’assurer la sécurité sur son propre territoire», ou encore un Thomas Wiesel, jeune humoriste au discours de clôture plein de piquant(s) et de douce perfidie, il y en a eu pour tous les goûts, jeudi, au Forum des 100, organisé par L’Hebdo. Savoir passer d’une seconde à l’autre du président de la Confédération à un photographe d’origine afghane revenant des Balkans, c’est aussi cela la magie du Forum. Avec un fil rouge. Le thème de cette année était: «Un monde de nouvelles frontières».

C’est la douzième année consécutive que L’Hebdo organise le Forum des 100, à Lausanne. L’édition 2016 a réuni plus de 800 participants, dont de nombreux invités de marque. Tidjane Thiam a ouvert les feux. «ll ne me reste plus qu’une minute 37, je vais m’y tenir, c’est mon côté très suisse», a-t-il lancé au bout de quelques minutes.

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Le Franco-Ivoirien, à l’humour fin et habitué des petites anecdotes, a su capter son auditoire. Niels Ackermann, jeune photographe récemment primé pour son travail sur l’Ukraine, lui a succédé sur le podium. La gorge un peu serrée, il a raconté son immersion parmi la jeunesse de Slavutych, petite ville ukrainienne bâtie après la catastrophe de Tchernobyl pour reloger les ouvriers de la centrale. Les nouvelles frontières, c’est un concept qui lui parle. Pour Niels Ackermann, «plus on pense aux dangers du futur, moins on arrive à faire des projets qui nous font rêver maintenant». Son message est simple: «abolissons les frontières dans nos têtes, partons à l’aventure et, surtout, sortons de nos zones de confort!».

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En coulisses, les as du réseautage s’agitent. On se serre les mains, on se tape sur l’épaule, on s’échange des cartes de visite. Une belle occasion pour approcher des conseillers d’Etat, des chefs d’entreprise, des chercheurs, le secrétaire d’Etat Jacques de Watteville ou encore la directrice de Fedpol, Nicoletta della Valle. Faire passer des messages, fixer des rendez-vous, se montrer. Réseauter, tweeter, Facebooker, snapchatter. En salle, la succession d’orateurs se poursuit. Au tour d’Hubert Védrine, ex-ministre français. Pour qui, «la seule vraie crise en Europe est le décrochage des peuples du projet de construction européenne». Ou encore: «Nous allons vivre durablement dans un monde semi-chaotique». Et de lancer une petite pique aux organisateurs du Forum en rappelant que le terme de «nouvelles frontières» est «limite», car il renvoie à la colonisation («on tue les bisons, on affame les Indiens, et on avance»).

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Place, après la pause café, au président de la Confédération. Qui a su faire rire la salle. D’abord volontairement: «Votre invitation m’a été faite bien avant la Journée des malades». Puis, involontairement. «Ah, ça ne joue pas!», a-t-il tout d’un coup lancé en se perdant dans le texte de son discours. De quoi déconcerter la salle, mais pas Johann Schneider-Ammann, qui avait commencé son discours en citant John F. Kennedy: «Mais je vous dis que nous sommes devant une nouvelle frontière, que nous le voulions ou non. Au-delà de cette frontière, s’étendent les domaines inexplorés de la science et de l’espace, des problèmes non résolus de paix et de guerre, des poches d’ignorance et de préjugés non encore réduites, et les questions laissées sans réponse de la pauvreté et des surplus». Des mots prononcés lors du discours d’inauguration de sa présidence en 1960.

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Zalmaï, lui, photographe de talent au passé de migrant, a touché le public en plein cœur. C’est lui qui a été le plus applaudi de la journée. Ses mots, son regard, ont frappé. ll vient de passer sept mois dans les Balkans, à suivre des réfugiés, notamment dans le camp d’Idomeni, à la frontière gréco-macédonienne, pour le compte d’une ONG. Voici ce qu’il en dit: «Les pires camps de réfugiés que j’ai vus étaient en Europe, moi qui en ai vu beaucoup». Ou: «Attendre quatre heures sous la pluie pour un sandwich ou un verre d’eau, j’ai vu ça à Idomeni. Même dans les camps en Afrique, les conditions sont meilleures. L’Europe doit trouver une réponse humaine et respectueuse pour ces migrants». Citons encore l’écrivain à succès Joël Dicker. Qui en a profité pour attaquer, gentiment, les journalistes: «Quand les médias demandent à un artiste comment régler les problèmes de l’Europe ou ce qu’il pense du Brexit, c’est le café du commerce!».

En dehors de la salle, on ne compte plus les gobelets de café qui circulent. Des tweets aussi, circulent. Comme celui, un brin énervé, d’Emilia Pasquier, directrice du Foraus, le «Forum pour une politique européenne constructive». Le voici: «18 speakers – 1 femme, on est en 2016, vous dites? #Forum100». Les minutes de la fin, c’est l’humoriste Thomas Wiesel qui y a eu droit. Et hop, une petite pique pour Johann Schneider-Ammann! Tiens, en voici une autre pour François Fillon! Oui, je dois être le plus jeune, dit-il, «excepté peut-être les hôtesses, qui sont probablement là pour remplir le quota de femmes!». Mauvaise langue, va! Mais c’est bien sur une note sérieuse qu’il veut terminer: «Avant de fermer les frontières, on devrait peut-être ouvrir nos esprits».


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