Humanitaire

Ces jeunes Suisses qui partent aider les réfugiés

Chaque semaine, des jeunes Suisses partent sur les routes ou dans des camps apporter leur aide aux migrants. Mais aux formalités des organisations humanitaires, la nouvelle génération préfère la spontanéité des regroupements, possibles grâce aux réseaux sociaux

La prise de conscience que l’histoire est en train de s’écrire là-bas leur fait faire leur valise et partir. A Lesbos ou à Calais, sur la route des Balkans, partout des jeunes Suisses s’engagent spontanément à aider des migrants dans leur exode.

Lire également l’interview: «Partir permet aux jeunes bénévoles de comprendre la complexité des réalités sur place»

«Il y a quelque chose de très politique et de très abstrait dans ces flux de réfugiés qui débarquent aux portes de l’Europe: ce sont des enjeux qui nous dépassent. Et cependant, ces gens ont des besoins très concrets: se nourrir, se réchauffer, parler, survivre», décrit Pierre Cauderay, architecte lausannois de retour de Grèce.

Opération Falafel

Avec des amis, Pierre est parti entre Noël et Nouvel an cuisiner pour des migrants. Leur opération s’appelait Lesbos Falafel. Rien de très compliqué: une idée, un Doodle pour s’organiser, une maison louée, une recette de pâte de pois chiches et le projet était lancé.

«Une fois sur place, quand on a vu comment ça se passait, on s’est mis à construire des douches et des cuisines abritées. On a bossé jour et nuit.» Pierre et ses amis font la connaissance de «No border kitchen», un groupe de jeunes bénévoles européens, âgés de 20 à 30 ans et se joignent à eux.

Sur la plage flotte une grande banderole, visible depuis la mer. En grandes lettres, ce message: WELCOME.

«Les migrants arrivaient par milliers, trempés, la plupart ne savaient pas où ils étaient, pensaient qu’ils étaient aux portes de l’Espagne. La première chose qu’on leur proposait, c’était de se changer dans la tente remplie d’habits secs». Pierre est impressionné par l’efficacité de l’organisation sur place. «Chaque soir on avait un plénum. Il n’y avait pas de chef, chacun à tour de rôle jouait le modérateur. Ce système obligeait les bénévoles à être responsables et productifs. Nous vivions au sein d’un groupe dont l’organisation hiérarchique était parfaitement horizontale et qui intégrait les compétences des réfugiés».

Des punks allemands aux jeunes filles candides de 20 ans, tous partagent une certitude: l’Europe ne peut pas fermer ses portes aux migrants.

Certains sont en vacances, d’autres en congé sabbatique

Sur les plages de Lesbos, parmi les bénévoles, certains sont en vacances, d’autres en congé sabbatique. Ces jeunes viennent tant pour aider que pour apprendre. Ils ont le désir et la disponibilité d’esprit de s’ouvrir aux autres et aux questions que posent les changements de société à grande échelle.

«J’ai eu beaucoup de doutes sur ma capacité réelle à aider les migrants. Mais mon action sur place était un soutien pragmatique à des besoins urgents. Je voulais leur faciliter ce droit de circuler, quitte à ce que ça engendre des problèmes par la suite.»

A quelques mètres d’eux, dans le port de Lesbos, Frontex trie et oblige les requérants à déposer leurs empreintes. Du point de vue des bénévoles indépendants, les ONG en place, qui ne questionnent pas la pratique mais apportent une aide d’urgence aux migrants listés, valident un système politique ségrégationniste. «La différence c’est que nous nous positionnons pour l’ouverture des frontières. Nous informons les migrants, nous militons, nous faisons circuler l’information.»

J’ai l’impression que l’on devra expliquer à nos enfants plus tard pourquoi est-ce qu’on a laissé mourir tant de gens à nos frontières.

Dimanche matin, cinq Lausannois âgés de 24 à 26 ans partaient pour la jungle de Calais. Leur projet: rester sur place une semaine pour apporter un peu d’aide et d’écoute, des couvertures chauffantes, des chaussettes chaudes et revenir avec une première expérience d’aide humanitaire pour la plupart d’entre eux.

Virginie Rohrbasser est le cerveau de l’expédition. C’est en octobre dernier, dans des camps de Slovénie, qu’elle a pris la mesure de ce qu’il se passait. Depuis, l’aide aux migrants est presque l’une de ses raisons de vivre. «A une autre époque, je serais sûrement rentrée en résistance. On vit un basculement, c’est important d’aller sur place pour se rendre compte. Beaucoup s’enferment ici dans l’ignorance, je ne les juge pas, mais moi je sais déjà que je passerai mes prochaines vacances à aider dans les camps.»

Quelques mois de battements ont permis à Virginie de récolter des fonds et de s’entourer de volontaires prêts à partir avec elle. Elle raconte à ses coéquipiers les conditions dans lesquelles elle travaillait en Slovénie. «Notre accès aux camps n’était jamais garanti, il fallait se battre chaque jour pour que les forces de l’ordre nous laissent entrer. Au bout de quelque temps, les policiers étaient tellement dépassés qu’ils pleuraient en nous demandant de les aider!»

La présence humaine est la chose la plus importante que l’on peut leur apporter et je pense qu’on est d’une grande utilité!

Les migrants avaient pris l’habitude qu’on ne leur adresse la parole que pour leur ordonner de se déplacer. Virginie doit d’abord les rassurer en leur expliquant qu’elle a quitté son pays pour venir les aider. «La présence humaine est la chose la plus importante que l’on peut leur apporter et je pense qu’on est d’une grande utilité!» Sur place, les réseaux sociaux ont un rôle déterminant. Les volontaires utilisent la page Facebook «Refugee map» pour localiser l’endroit où l’aide est la plus urgente.

Le discernement de Mira

Mira*, 24 ans, était dimanche au départ de Lausanne. Habitée d’un certain idéalisme, elle fait néanmoins preuve d’un grand discernement. «Mes parents ne réfléchissent qu’en termes d’efficacité, ils ne comprennent pas pourquoi je pars alors qu’ils trouvent que ce que je fais a si peu d’impact. Je leur réponds que je fais ce que je peux, même si c’est une aide éphémère. Si l’on ne fait rien, j’ai surtout l’impression que l’on devra expliquer à nos enfants plus tard pourquoi est-ce qu’on a laissé mourir tant de gens à nos frontières.»

Une fois sur place, les jeunes se sont rabattus à Dunkerque où ils ont l’impression d’être plus utiles. «L’hygiène est une catastrophe dans le camp», décrit Virginie Rohrbasser, contactée mardi par téléphone. «On a de la boue jusqu’aux cuisses. Les familles ne sortent pas des tentes de camping, on passe pour voir si l’on peut leur apporter quelque chose. Il fait si froid, nos couvertures chauffantes sont les bienvenues!»

Les organisations sur place voient d’un œil mitigé l’arrivée de ces jeunes bénévoles indépendants, elles qui quadrillent le camp et travaillent méthodiquement. «Nous, on apporte une aide immédiate: on distribue un dafalgan à qui a mal à la tête», commente Virginie. «On ne sauve personne, mais le temps d’une heure on améliore leurs conditions.»

* Nom connu de la rédaction

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