Votations 

Pourquoi la défaite de l’UDC est trompeuse

Le premier parti de Suisse semble le grand perdant de dimanche. Asile, DPI, «vache-à-lait»: sur ces trois objets, il s’est retrouvé quasi seul contre tous. Mais cette «claque» n’en est peut-être pas une

Sur le papier, l’UDC est la grande perdante des élections du jour. La loi sur l’asile, contre laquelle elle a lancé le référendum, a été acceptée par 66,8% des citoyens. La défaite est d’autant plus cruelle qu’il s’agit d’un thème majeur pour le premier parti de Suisse, qui soigne en principe son électorat en proposant durcissements sur durcissements. Et qu’elle intervient après son échec du 28 février 2016 sur son initiative pour le renvoi effectif des criminels étrangers.

Mais au tout début de la campagne sur l’asile, l’UDC elle-même a annoncé qu’elle resterait relativement passive et engagerait peu de moyens financiers. Il est vite apparu que ses critiques contre les avocats gratuits et les menaces d’expropriation ne faisaient pas le poids contre une révision qui vise à accélérer les procédures. D’autant plus que les résultats du centre test de Zurich étaient plutôt positifs. L’actualité lui a aussi été défavorable. La votation intervient à un moment où l’afflux de migrants depuis l’Italie ou l’Autriche ne s’est pas concrétisé. Parler de «chaos» à un moment où les statistiques mensuelles sont plutôt à la baisse n’a guère convaincu. Ses attaques frontales contre la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga se sont peut-être également retournées contre le parti.

Sur les deux autres thèmes, l’UDC a été lâchée en cours de route. Sans doute qu’elle comptait sur le PDC pour combattre avec elle la loi sur la procréation médicalement assistée. La présidence y était opposée mais les délégués en ont décidé autrement lors de leur assemblée à Winterthour. Quant à l’initiative dite «vache à lait», l’UDC s’est trouvée bien seule à la défendre. Les deux présidents actuels du PDC et du PLR étaient à l’époque membres du comité mais vue leur nouvelle fonction, tant Gerhard Pfister que Petra Gössi se sont mis en retrait du débat et leurs délégués respectifs ont décidé de rejeter l’initiative.

«Le chaos est programmé»

Faut-il en déduire que l’UDC a fait des erreurs stratégiques, que le premier parti de Suisse est isolé et qu’il n’est pas en phase avec les préoccupations des citoyens? Depuis l’automne 2014, l’UDC a perdu huit scrutins sur vingt. Dimanche, l’UDC n’a pas convaincu sur trois objets sur cinq. L’ambiance à l’auberge Schützen d’Aarau, où elle s’est exilée en ce jour de votation, n’était pas celle du 9 février 2014, lorsque son initiative contre l’immigration de masse a été acceptée.

Sur l’asile, Oskar Freysinger, vice-président du parti, ne veut cependant pas parler de défaite. «C’est le pays qui a perdu. Nous, nous n’avons qu’à attendre car la nouvelle loi ne règle en rien le problème de la migration. Elle risque même d’être très douloureuse lorsque l’on constatera qu’elle attire au contraire les requérants dans notre pays, qu’on ne pourra pas expulser davantage de personnes et qu’il faudra réellement procéder à des expropriations pour augmenter les capacités d’hébergement», lance le conseiller d’Etat valaisan, annonçant que son parti allait rester ferme sur cette question. «Car notre système va exploser, ce n’est qu’une question de temps. Quand le vase débordera, nous en récolterons les fruits. Lors de la votation sur l’espace Schengen, nous avons aussi échoué. Mais j’avais prédit tout ce qui arrive aujourd’hui».

L’UDC a certes perdu, mais le référendum sur l’asile qu’elle a lancé peut être considéré comme un investissement à moyen terme. Si elle avait gagné, elle aurait dû assumer le statu quo et les problèmes en cas d’afflux de migrants. En perdant, elle peut continuer à rejeter la faute sur les autres et demander des comptes aux partisans de la réforme. «Ce dimanche, on a gagné les élections de 2019», lance même un partisan.

Ainsi, les réactions «à chaud», estimant que l’UDC s’est pris une gifle ce dimanche, ne résistent pas à une analyse approfondie. «Il s’agit peut-être d’une défaite et il ne faut pas le nier: on préfère toujours gagner. Mais il faut relativiser les résultats du jour: sur les objets que nous soutenions quasi seuls contre tous, nous avons fait mieux que 30%. Soit davantage que notre électorat», rappelle le conseiller national Jean-François Rime (UDC/FR).

Se démarquer des autres

Le politologue Oscar Mazzoleni prend également de la hauteur: «Pour parler de succès ou d’échec, il ne faut pas se contenter de voir le résultat en termes de majorité des voix. Pour l’UDC, une initiative ou un référendum servent également d’autres objectifs: souder ses militants, marquer sa présence dans la campagne, se démarquer des autres partis, mobiliser son électorat le plus fidèle, rester à la Une dans les médias et influencer l’agenda politique». Pour le politologue, en tenant compte de tous ces aspects – sans oublier l’influence indirecte que le parti a eue sur la politique de l’asile depuis plusieurs années, «l’UDC n’est pas le perdant de la votation de ce dimanche, même si c’est dans l’intérêt de ses adversaires de le faire croire».

Pour le premier parti de Suisse, les référendums et les initiatives, peu importe le thème spécifique ou le succès immédiat, participent d’une campagne permanente qui permet au parti d’entretenir les liens avec la base en vue des échéances électorales futures, en particulier des élections fédérales, poursuit Oscar Mazzoleni, qui estime que «cette stratégie est évidente depuis que Blocher s’est imposé comme le leader national, depuis plus de vingt ans».

Une formule magique contre l’UDC

Les autres partis se gardent donc de tout triomphalisme face à cette UDC qui a perdu sur trois objets sur cinq: «Oui, l’UDC est la perdante du jour, mais on peut gagner les votations et perdre les élections», soutient également Gerhard Pfister, président du PDC. Son parti en sait quelque chose. Et de noter que si nouvelle tendance il y a, c’est plutôt dans la posture des adversaires de l’UDC qu’il faut la chercher. «Je reste très prudent pour les futures votations, mais je constate que sur un thème central pour ce parti, soit l’asile, nous avons trouvé une sorte de formule magique. C’était le cas en février dernier sur l’application stricte de l’initiative pour le renvoi des étrangers criminels, et c’est le cas ce dimanche sur l’asile. On peut gagner. Ensemble avec les autres partis, nous sommes parvenus à promouvoir nos arguments et à débattre de manière moins émotionnelle sur une des préoccupations majeures des citoyens», explique Gerhard Pfister.

La conseillère nationale Cesla Amarelle (PS/VD) voudrait croire qu’une large alliance, intégrant la gauche et une droite raisonnable, puisse faire barrage au populisme. «Cette alliance a fonctionné ce dimanche et dans l’idéal, il faudrait la consolider. Mais le PDC et le PLR cherchent aussi à occuper l’espace politique en adoptant des positions plus dures pour récupérer leur électorat qui a filé vers l’UDC», décrypte-t-elle, avouant que la politique suisse, en ce moment, est difficile à suivre, avec des majorités à géométrie variable.

Reste à savoir comment l’UDC va digérer son échec et quelle sera sa stratégie dans le futur. Car changement de stratégie il y aura, annonce Oskar Freysinger. «Le Conseil fédéral trompe le citoyen en mettant l’accent sur l’aspect positif de ses projets et ce n’est pas la première fois qu’il le fait. Si bien que le peuple ne lit pas les petits astérisques de bas de page et pour nous, le combat devient plus difficile. Nous devons donc trouver la parade car nous ne lâcherons rien.» Et de se réjouir, à l’entendre, des combats à venir, sur nos relations institutionnelles avec l’Union européenne, l’application de l’initiative pour l’immigration de masse et la question des juges étrangers. Que l’UDC ait maintenant deux conseillers fédéraux n’y changera rien. Seule au combat: la posture est loin de lui déplaire.


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