Energie

Vaud, le canton qui rêvait de s’enrichir grâce au gaz

Dans son projet de loi sur les ressources naturelles du sous-sol, le canton de Vaud conserve une souplesse sur l’exploitation du «gaz non conventionnel». Non sans polémique

Bienvenue à Noville, bourgade vaudoise de 1100 âmes, située à l’embouchure du Rhône, à l’extrémité Est du Léman. Isolée entre la Riviera et le Chablais, la petite agglomération n’est reliée à Villeneuve et au reste du monde que par six bus par jour. Pourtant, en 2009, la Suisse entière avait les yeux rivés sur le village. Les journaux titraient: «Les chasseurs d’or noir parient sur le canton de Vaud», ou encore «Sous le Léman, la ruée vers le gaz». Pour éviter tout risque de pollution, aucune plateforme de sondage ne peut être mise au milieu du lac, il vaut mieux approcher les gisements depuis la terre ferme. Noville est le point stratégique idéal. Comme dans le Midwest, un «derrick» y est dressé, renfermant un puits de forage long 4298 mètres.

Le roi du pétrole

«Le jackpot eut été de trouver une nappe de pétrole, ou une bulle de gaz qui aurait dans ce cas suffit à la consommation de la Suisse romande durant cinquante ans», rêve encore aujourd’hui le syndic UDC de Noville, Pierre-Alain Karlen. En effet, des sondages au radar indiquaient «de nombreux indices signalant un gisement relativement important à cet endroit sous le Léman», comme le communiquait l’entreprise suisse de forage Petrosvibri. «Moi on m’appelait Nabab, on pensait que j’allais devenir le roi du pétrole!», plaisante Pierre-Alain Karlen.

Sous le Léman, du gaz «non-conventionnel»

En septembre 2011, Petrosvibri annonce la présence de «gaz piégé» ou de «tight gas», dont l’exploitation implique une fracturation, comme pour le gaz de schiste. Le syndic UDC, à force d’avoir suivi un nombre incalculable de formations sur le sujet est devenu expert en la matière. «On n’est pas tombé sur un réservoir de gaz conventionnel mais sur des traces d’hydrocarbures, piégés sous des anticlinaux, des sortes de plis convexes dans les strates du fond. C’est plus difficile à exploiter». Petrosvibri subventionne alors la création d’une chaire à l’EPFL dédiée à étudier des opportunités et des potentiels liés à la technologie de la fracturation hydraulique et renouvelle sa demande de forage exploratoire.

Aujourd’hui, la tour est démontée, le site de Noville est inactif, mais le tube de forage existe et le terrain reste bétonné. Tout peut repartir à un moment donné. Pour aller chercher ce gaz «non-conventionnel», on attend que la technologie progresse. «J’ai mis une clause, sans grand espoir, pour que la commune territoriale touche un dividende en cas d’extraction, reprend le syndic. Mais, le sous-sol appartenant au canton, la grosse part reviendrait à Pascal Broulis. La commune a touché quelques milliers de francs pour avoir délivré le permis de forage, pas de quoi éponger nos dettes!» Un maraîcher du village loue, quant à lui, sa parcelle «à prix d’or» à Petrosvibri.

«S’enrichir grâce aux ressources du sous-sol: c’est exagéré»

Y a-t-il véritablement de quoi enrichir le canton de Vaud avec l’exploitation de ses sous-sols? «Le canton de Vaud ne peut pas faire fortune avec ces ressources, cela est exagéré», répond Marc Andlauer, chef de la division géologie, sols et déchets de la direction générale de l’environnement du canton de Vaud. «Nous sommes résolument orientés vers l’énergie éolienne, le solaire, la géothermie. D’ailleurs, ces forages exploratoires profonds nous apportent beaucoup de connaissances utiles».

Depuis 2011, l’extraction de gaz de schiste fait l’objet d’un moratoire qui peut être levé à tout moment par une décision administrative. Cet été, le département du Territoire et de l’Environnement (DTE) dirigé par Jacqueline de Quattro a mis en consultation un projet de loi sur les ressources naturelles du sous-sol. Mais à l’heure où l’Europe interdit la fracturation hydraulique pour l’extraction du gaz de schiste, le Conseil d’Etat vaudois ne la limite, dans sa nouvelle loi, que par un moratoire.

Une loi qui permet de s’adapter à l’évolution des techniques

Quel message donne-t-il, alors que l’on dit vouloir sortir de la dépendance aux énergies fossiles? La conseillère d’Etat Jacqueline de Quattro s’explique. «Les craintes liées au gaz de schiste ne proviennent pas de la ressource en elle-même, mais du mode d’exploitation et des risques que celui-ci peut entraîner. Le choix de ne pas inscrire d’interdiction dans le projet de loi, mais de proposer de donner une base légale au Conseil d’Etat pour prononcer des moratoires, présente en effet l’avantage d’être plus simple et rapide à modifier que la loi, notamment en cas d’avancée significative des modes d’exploitation.» Les technologies d’extraction évoluant rapidement, lorsqu'elles garantiront des techniques moins dangereuses, le gouvernement pourrait alors autoriser des forages. La ministre PLR relève encore que «le projet de loi est assorti de nombreux garde-fous: il n’y a par exemple aucun droit garanti à mener des explorations».

14 000 signataires contre le forage d’hydrocarbures

Pourtant l’inquiétude de la population a été vérifiée en septembre 2015, lorsqu’un collectif citoyen déposait une pétition ratifiée par plus de 14 000 signataires demandant l’interdiction de tout forage d’exploration et d’exploitation d’hydrocarbures sur l’ensemble du canton de Vaud.

Pour les Verts vaudois, l’enjeu est intéressant. «La géothermie, nous y sommes favorables», explique le député Raphaël Mahaim. «Par contre, nous demandons qu’il n’y ait pas de technologies d’extraction agressives et nous sommes déçus. Nous nous attendions à ce que le Conseil d’Etat ancre définitivement le moratoire de 2011 dans la loi. Or il est prévu que la compétence pour lever le moratoire soit déléguée au Conseil d’Etat.» Si cette proscription n’est pas inscrite dans la loi, les Verts pourraient aller jusqu’à lancer une initiative populaire sur le sujet. Une aubaine, pour faire parler de soi avant les élections cantonales de 2017. «Oui, c’est un beau sujet, qui, on l’a vu, retient l’attention de la population», admet Raphaël Mahaim.

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