Islam

«L’autogestion d’une mosquée a ses limites»

Suite à l’affaire de la prière de rue, la mosquée lausannoise de Prélaz est dans le viseur des autorités. Dix personnes vont désormais s’occuper de la marche de ses affaires

Pour cet interview, l’imam Chaibi el-Adnani est encadré du président de l’Union vaudoise des associations musulmanes (UVAM), Pascal Gemperli, et d’un jeune bosniaque délégué pour veiller à la bonne gestion du lieu. Signe que la reprise en main du centre islamique Al Boukhari, dans le quartier populaire de Prélaz à Lausanne, s’organise. Ce lieu de culte est en effet dans le viseur des autorités, depuis l'affaire de la prière de rue. Filmée par des voisins et postée sur les réseaux sociaux, cette vidéo avait fait du bruit (Le Temps, 24 août). Mais la mosquée accusait des manquements depuis un certain temps déjà, puisque l’UVAM avait décidé au printemps de suspendre son affiliation pour mauvaise gestion.

Le lieu de culte va devoir désormais faire ses preuves. La semaine prochaine, une rencontre est prévue avec les autorités sociales et policières de la ville de Lausanne, afin de définir un plan de conduite de la mosquée. Mais aujourd’hui, c’est l’imam Chaibi el-Adnani, juriste d’origine tunisienne et résidant en Suisse depuis dix-huit ans, qui est à la manoeuvre. Si son discours est empreint d’ouverture, ce n’est manifestement pas le cas de quelques fidèles, outrés de voir des journalistes femmes jugées dévêtues devant le lieu de culte et qui ne répondront pas à leur salut. «Ce n’est pas une discothèque, ici!», lance l’un d’eux. Ce qui provoque un malaise et des messes basses. Jusqu’à ce qu’un autre fidèle glisse en aparté: «Navré pour ces propos, ces gens n’ont rien compris.»

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Le Temps: Vous avez justifié cette prière de rue par le fait qu’un local était fermé à clé. Or, ce local, que vous nous avez fait visiter, est tout petit. Etait-ce bien là la raison?

Chaibi el-Adnani: Oui, car ce local peut abriter une dizaine de personnes, et il n’y en a guère que quatre ou cinq qui ont prié dehors faute de place à l’intérieur. Notre mosquée compte environ 250 fidèles, originaires en majorité du Maghreb et de Somalie.

Pascal Gemperli: Cette histoire de prière était un événement anodin, quelques personnes qui débordent sur le trottoir, car ce n’est arrivé qu’une fois en dix ans. A ma connaissance, ce n’est pas une contravention au règlement. En revanche, l’article du Temps a créé une mini-crise que nous allons mettre à profit pour aller de l’avant. Dix personnes vont s’occuper de la nouvelle gestion de la mosquée Al-Boukhari, dont un membre délégué de l’UVAM.

- Mais l’affiliation de cette mosquée à l’UVAM a été suspendue pour arriérés de cotisations et défis dans la gestion associative. Pourquoi vous en occuper encore?

P.G. La suspension est administrative et temporaire, mais il faudra que les choses s’améliorent pour qu’on l’annule. Cependant, il n’est pas dans notre idée de mettre les gens dehors de la communauté. Au contraire, il est de notre devoir de nous entraider. Une mosquée fonctionne sur le modèle d’une PME, les gens s’engagent et parfois sous-estiment la tâche. Nous avons constaté ici les limites du modèle de l’autogestion.

- Qu’est-ce qui ne fonctionnait pas?

C.A. Notre mosquée manque de relations avec le voisinage, d’où les regards négatifs, par crainte de l’inconnu. Il est essentiel de s’ouvrir sur le quartier et de renouer les contacts avec l’Eglise d’à côté. Nous allons aussi édicter un règlement et installer des caméras de surveillance, par exemple.

- Vous n’identifiez donc qu’un problème de communication vis-à-vis de l’extérieur? Ne craignez-vous pas le radicalisme à l’intérieur de votre mosquée?

C.A. Non, mais on ne peut pas voir dans le coeur des gens. Nous avons ici une population plutôt précaire, je pense aux requérants d’asile notamment. Il est difficile d’encadrer tous les fidèles, surtout lorsque, en prime, il y a le handicap de la langue.

P.G. Je ne crains pas le radicalisme ici, surtout depuis que nous avons repris les choses en mains. Mais je ne peux pas l’exclure non plus. C’est tout le défi auquel sont confrontés les imams. Que faire lorsqu’un jeune commence à dévier? Le dénoncer à la police? S’il y a un danger pour la société, il faut le faire, mais sinon, vous allez le perdre, car il vous considérera comme un délateur. Exclure n’est pas forcément la meilleure solution, mais nous sommes démunis devant les faiblesses. D’où l’importance de mieux travailler en réseau, avec les parents, les écoles, les autorités, les travailleurs sociaux. En outre, l’UVAM a des programmes de formation à la citoyenneté – où l’on invite les différents partis politiques, la police ou les représentants de l’école. Il faudrait essayer de mettre en place de telles choses ici.

- Mais est-il arrivé que certains imams tiennent des propos radicaux?

C.A. Je n’exclus pas que cela ait pu se produire dans le passé. Je fais très attention au plan linguistique, car certains maîtrisent mal l’arabe. D’où l’importance d’un imam bilingue, ce que je suis.

P.G. On veillera à ce que cela ne se produise plus dans le futur. Le grand défi pour les imams, c’est que certains récitent le Coran sans comprendre le contexte dans lequel ils sont. Il faut donc veiller à ce qu’une mosquée ait une structure forte et des gens compétents. Mais je rappelle que la Suisse ne s’est toujours pas dotée d’une formation pour les imams, c’est dommage.

- Le tournus des imams, sur lequel fonctionne votre mosquée, n’est pas pour simplifier les choses en matière de contrôle!

C.A. Ce sont les fidèles qui le demandent, car cela permet de sortir de la routine.

P.G. Sur le principe, cela ne me pose pas de problème. Mais il faut établir une liste de gens compétents et convenables, afin d’éviter les dérapages.

Personnellement, quel est votre lien avec le salafisme?

C.A. Si vous entendez le terme salafiste au sens étymologique du mot, à savoir la référence aux compagnons du Prophète et aux prédécesseurs pieux, alors tous les musulmans sont salafistes. En revanche, si vous entendez ce terme dans son acception contemporaine, comme une école d’interprétation à la lettre de l’islam, je ne le suis pas. Je suis attaché au juste milieu, pas aux extrémistes. C’est l’héritage que nous ont laissé la plupart des jurisconsultes. Nous vivons dans un contrat social, et l’adhésion à celui-ci fait partie de notre foi. Le problème de l’islam aujourd’hui, c’est la décadence sur le plan intellectuel. Il faut retrouver l’équilibre et l’humanisme.

- Pour vous, la femme est-elle l’égale de l’homme?

Oui, l’égalité entre homme et femme est un principe fondamental de l’islam. Sur les questions d’héritage, par exemple, la femme peut être considérée comme favorite.

- Comment financez-vous votre mosquée?

C-A: L’entier de nos finances provient de nos membres. Nous ne percevons aucun apport de l’étranger. Nous payons un loyer de 2800 francs et sommes tous des bénévoles.

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