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Nourries d’argent public, les télévisions locales tremblent face à No Billag

Encore en crise il y a deux ans, les quatre chaînes privées romandes soufflent grâce à une augmentation de leur part de la redevance. Mais l’initiative No Billag menace l’existence de ces «petites RTS»

Le pas pressé, les journalistes se fraient un chemin parmi la foule de politiciens qui refont leurs calculs. Le 13 novembre dernier, les élections communales permettaient à Canal9 de pulvériser son record d’audience. Plus de 150 000 Valaisans suivaient en direct les grandeurs et les décadences de leurs élus. Pour le rédacteur en chef Frédéric Filippin, «ces chiffres montrent que le débat démocratique local dépend du service public». Le directeur Vincent Bornet insiste: «Nous avons peu de moyens pour ce que nous produisons.»

Largement dépendantes de la redevance, les chaînes régionales romandes ont trouvé leur public en faisant à la fois dans le très local, et dans «le journalisme constructif». Pour Marcello Del Zio, le directeur de Canal Alpha, «on ne peut pas survivre à Neuchâtel et dans le Jura en polémiquant tout le temps». Sanctionnée par les téléspectateurs lorsqu’elle a choisi de devenir généraliste, Léman Bleu gagne de l’audience et de la publicité depuis qu’elle se concentre sur l'information et la proximité. Pour son directeur Laurent Keller, «toutes les chaînes régionales ont eu leurs coups durs» et «nous comptons chaque sou».

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La manne providentielle de la LRTV

Ambiance amicale et décontractée: mardi dernier, les directeurs des quatre chaînes privées francophones (Canal9, Canal alpha, La Télé et Léman Bleu) se rencontraient à Genève, pour parler collaborations éditoriales et publicitaires. Depuis le premier juillet et l’entrée en vigueur de la nouvelle loi sur la radio et la télévision (LRTV), ils respirent. Leur part de la redevance a augmenté de 4 à 5%. Oscillant entre 4 et 7,2 millions de francs, leurs budgets héritent approximativement de 500 000 francs supplémentaires chaque année.

Tous avouent néanmoins une déception. Ils espéraient se répartir les 6% de la redevance prévus dans la loi et promis pendant la campagne. Mais ils ne toucheront pas ce pour-cent supplémentaire avant que les concessions ne soient redéfinies, en 2019. Pour Marcello del Zio, «nous avons besoin de cet argent et nous restons sur le fil».

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Canal Alpha a failli disparaître plusieurs fois avant 2010. Sous-financées ou surendettées, les chaînes régionales s’engluaient dans la crise en 2014. Canal9 sollicitait l’aide des téléspectateurs et des communes valaisannes. Chez Léman Bleu, les directeurs se succédaient. Pour combler un trou de 1,5 million de francs dans ses comptes, La Télé Vaud-Fribourg nécessitait une recapitalisation. Pour son directeur, Kurt Eicher, «les chaînes régionales ne peuvent pas vivre sans financement public».

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Chargé de la perception de la redevance, l'impopulaire société Billag récolte 1,350 milliard de francs chaque année auprès des ménages suisses. Jusqu’ici, la SSR héritait de 1,235 milliard de francs pendant que 21 radios et 13 télévisions régionales se partageaient 54 millions de francs.

Aujourd’hui, cet argent représente entre 45 et 65% de leur budget. Dès 2017, cette proportion atteindra 70% pour les chaînes régionales. Le modèle sera alors identique à celui de la SSR, ce géant auquel elles sont intimement liées, mais avec laquelle elles entretiennent une relation ambiguë. Leurs directeurs promettent tous de s’en démarquer, pour proposer un produit complémentaire.

La menace No Billag

Mais le modèle suisse de télévisions subventionnées pourrait disparaître. A l’automne 2017, le peuple devra se prononcer sur l’initiative No Billag, qui entend supprimer toute forme de redevance. Le libéral-radical Philippe Nantermod porte la campagne en Suisse romande. Pour lui, «rien n’empêche les cantons de subventionner les chaînes régionales». Car «si elles correspondent à une réelle demande, elles peuvent vivre de consommateurs prêts à payer pour ce service».

Comme lors du printemps 2015, lorsque les Suisses avaient accepté la LRTV par une infime majorité, les dirigeants de la SSR approchent les chaînes privées, tout aussi concernées, et plus libres de s’engager dans la campagne. Pour Vincent Bornet et canal9, «c’est une question de vie ou de mort» et «No Billag menace la liberté d’opinion». Pour Kurt Eicher et La Télé, «sans la redevance, nous serions à la rue».

Pour l’instant, seuls Léman Bleu et Laurent Keller privilégient la retenue, «quand bien même l'initiative aurait de lourdes conséquences pour nous». Figure emblématique de la chaîne, le journaliste indépendant Pascal Décaillet utilise même son blog pour émettre de sérieuses réserves sur le principe de la redevance et sur la définition du service public.

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Ancien journaliste de la RTS et ex-rédacteur en chef de La Télé, le conseiller national PLR Fathi Derder considère que «des Alémaniques qui détestent la SSR attaquent l’ensemble du système». S’il reconnaît que «les chaînes régionales fonctionnent comme de petites RTS subventionnées», il soutient que «seule la région zurichoise peut représenter un marché pour une télévision privée». Il promet donc de combattre l’initiative au nom du fédéralisme: «No Billag, c’est un suicide médiatique romand.»

Le modèle alémanique

Pour René Grossenbacher, directeur de l’institut de recherche Publicom, «les télévisions privées romandes souffrent de la concurrence éditoriale et économique de la RTS», qui s’immisce beaucoup dans les régions, pendant que «les chaînes régionales alémaniques bénéficient d’une position presque exclusive dans leur zone de diffusion».

Les télévisions francophones produisent aussi plus de contenus informatifs, très onéreux. En Suisse centrale ou dans le Mittelland, la publicité et les émissions commerciales sponsorisées représentent près de 70% du budget des chaînes privées. Propriété du groupe Tamedia, Telezüri peut même se passer de la redevance.

Un pool romand sous-exploité

Directeur de Telesuisse, l’association des télévisions régionales suisses, Marc Friedli identifie plusieurs raisons qui expliquent le sérieux retard des chaînes romandes sur leurs homologues alémaniques: «Plus anciennes, celles-ci ont pu rapidement se regrouper pour proposer une offre publicitaire nationale qui leur procure des revenus substantiels». Le pool francophone, Télé Romandie Combi, est encore sous-exploité.

De plus, à l’exception de deux d’entre elles, les chaînes privées alémaniques appartiennent au moins en partie à de grands éditeurs: «Elles bénéficient à la fois de leurs compétences et de leurs clients.»

La RTS: 101 millions de franc de publicité sur 185 millions

Le marché publicitaire télévisuel pèse environ 185 millions de francs en Suisse romande. En 2015, la RTS a hérité de 101 millions de francs, pendant que les régies qui commercialisent des fenêtres publicitaires sur les chaînes françaises ont obtenu 76 millions. Les télévisions privées romandes se sont partagé 8 millions. Leur part baisse régulièrement. Sur Internet, elles n’ont plus le monopole de la vidéo, développée par la plupart des éditeurs nationaux ou locaux.

Pour Marcello Del Zio, les chaînes régionales restent les quantités négligeables du paysage audiovisuel suisse: «Nous récoltons les miettes de la LRTV et si No Billag devait être acceptée, nous ne serions que les dégâts collatéraux de l’histoire.» En revendiquant «une passion» qui s’exerce «sur le mode de la survie», il soutient que «personne ne fait de la télévision régionale pour gagner de l’argent».


«Télé-Rossellat» ou l’irréductible chaîne de la Côte

Les professionnels de l’audiovisuel la surnomment souvent «Télé-Rossellat». Un journal, un débat, du sport et de la culture: fondée en 2006, Nyon Région Télévision (NRTV) diffuse aujourd’hui quatre émissions hebdomadaires. Financée par les communes de la Côte, elle répond à une volonté politique. «Nous avons une identité propre, qui n’intéresse ni Léman Bleu, ni La Télé» et «aucune chaîne romande ne peut survivre sans les collectivités publiques», assure le syndic de Nyon Daniel Rossellat.

En 2014, et comme d’autres, NRTV aurait pu brusquement cesser ses activités. Affaiblis par la concurrence de Swisscom, les trois câblodistributeurs régionaux décidaient de suspendre leur soutien financier à la chaîne. Le syndic de Nyon a alors pris la direction de l’association Communyon, qui pilote le projet. Pour le faire vivre, il a mandaté une vieille connaissance, l’ancien directeur de La Télé Christophe Rasch. Les collectivités publiques lui assurent un financement annuel de 525 000 francs pour un budget de 875 000 francs.

A l’origine, NRTV était destinée à se fondre dans La Télé. Finalement, elle revendique son indépendance et travaille avec le quotidien La Côte. A elle seule, la commune de Nyon débourse 240 000 francs par année pour faire vivre la chaîne. Malgré tout, Daniel Rossellat assure qu’elle ne constitue pas un instrument du pouvoir local. Pour lui, la chaîne ne serait pas crédible si elle se montrait complaisante: «Je peux m’accommoder de la critique tant qu’elle n’est pas assassine».


La télévision à l’ère du smartphone

En juin 2015, la BBC et Canal + diffusaient les images de Léman Bleu. Curiosité internationale: la télévision genevoise tentait le «Mojo», ou le mobile journalism, en réalisant un journal estival exclusivement tourné au smartphone. Pour le directeur Laurent Keller, «nous avons trop longtemps imité la SSR au lieu d’innover et de prendre des risques».

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Plus légère et moins chère, la technologie mobile permet aussi de diffuser en direct sur les réseaux sociaux. L’exercice attire l’attention de l’Associated Press, et la chaîne régionale devient l’un des fournisseurs d’images de l’agence. Désormais tous les reportages diffusés dans le journal de Léman Bleu sont tournés au smartphone: «L’image est différente, mais elle offre un grain intéressant.»

Aujourd’hui, il arrive parfois que la RTS tourne des reportages entiers au smartphone. En octobre dernier, pour recueillir les réactions heureuses ou déçues des candidats aux élections communales valaisannes, canal9 déployait sur le terrain des équipes armées de smartphones pour la première fois. Pour le rédacteur en chef Frédéric Filippin, «l’avantage, c’est la rapidité de la transmission des images».

Léman Bleu espère désormais se profiler dans l’agrégation de contenus tournés au smartphone par des partenaires formés à l’image, ou simplement par des téléspectateurs. Pour Laurent Keller, «nous avons perdu le monopole de la vidéo et nous devons développer le réseautage et le storytelling».

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