Grande interview

«Lorsque l’on vient d’un milieu modeste, on a tendance à s'excuser d'être là»

Candidate à sa réélection en avril prochain, la conseillère d’Etat socialiste vaudoise Nuria Gorrite évoque son ascension politique. En quatre ans, la ministre des transports a contribué à placer la région lémanique au cœur des investissements fédéraux

«Gorrite», cela veut dire «très rouge» au Pays basque, terre d'origine de la ministre socialiste. Nuria Gorrite grandit dans les milieux syndicalistes, puis se naturalise bien avant ses parents, à 19 ans, afin de pouvoir voter. Aujourd’hui, elle incarne cette gauche décomplexée à s’allier avec la droite. Arrivée au gouvernement vaudois lorsque les finances cantonales étaient assainies, la cheffe du département des infrastructures et des ressources humaines semble facilement obtenir les crédits qu’elle demande. Que cela soit pour les transports ou l'accueil parascolaire et le milieu de la petite enfance. Derrière ces résultats se cachent en réalité de fermes négociations, menées avec des alliances solides. En perspective des prochaines élections, Nuria Gorrite rappelle à son parti l’importance de soutenir la classe moyenne. 

Le Temps: Ministre des transports, que répondez-vous à l’exaspération des pendulaires qui, quotidiennement, sont coincés dans les bouchons ou passent leur trajet de train debout par manque de place?

Nuria Gorrite: Que je suis comme eux, aussi coincée dans les bouchons ou dans les trains surchargés. En matière de transports, nous avons longtemps été oubliés sur la carte des grands projets fédéraux. Puis nous avons formé un lobby avec Genève et avons rappelé à la Berne fédérale qu’un quart de la richesse nationale est produite dans notre région. Que l’on méritait notre part. Le temps de la planification des infrastructures et de leur réalisation est un temps long, auquel le citoyen, dans ses besoins quotidiens, se heurte. Mais qu’on se le dise: nous avons remis en route la machine à investir. Aujourd’hui, 50% des investissements romands se font dans le canton de Vaud.

Quel a été le moment charnière?

- En 2009, il y a eu une prise de conscience. Nos deux cantons (Vaud et Genève) ont pris leur destin en main, en acceptant de signer avec les CFF et l’Office fédéral des transports une convention prévoyant de préfinancer certains ouvrages à hauteur de 300 millions de francs. Il a fallu démontrer qu’à défaut d’investissement dans nos régions, on courrait le risque d’un ralentissement qui affecterait toute la Suisse. 

Et quelle est la patte socialiste de cette démarche?

- Je n’oublie pas les gens derrière les projets que je mène. Mon objectif n’est pas poser du rail, du ballast ou du bitume mais de leur faciliter la vie. Je garde constamment à l’esprit que les citoyens se déplacent de manière multimodale sur l’ensemble du territoire.  

Vous venez aussi de poser le premier jalon du projet Léman 2030.

- La ligne Lausanne-Genève est l’une des lignes les plus saturées de Suisse. Il y a une dizaine d’années, 25 000 voyageurs l’empruntaient quotidiennement, aujourd’hui ils sont 50 000 et seront 100 000 en 2025. Au départ, nous avions imaginé une troisième voie ferroviaire pour désengorger. Mais vu les risques majeurs de blocage, nous avons préféré réaliser des voies de croisement pour augmenter le nombre de passage des trains. En plus, une quatrième voie verra le jour entre Lausanne et Renens et un saut de mouton augmentera encore la capacité de la ligne. Les trains eux-mêmes pourront contenir le double de personnes. Il faudra en parallèle créer des espaces dans les gares en souterrain pour faciliter la circulation des piétons. C’est ainsi que  la gare de Lausanne et le m2, déjà saturé, seront ré-adaptés.

Comment intégrez-vous l’innovation dans votre travail?

- L’innovation technologique est plutôt le fait des entreprises, le canton étant commanditaire des offres de transport. Mais nous savons accompagner les acteurs privés dans leurs réflexions quant à l’évolution des besoins. Le fait que les CFF réfléchissent à des offres combinées multimodales (une combinaison incluant à l’abonnement général une voiture électrique), je trouve cela intéressant.

Si l’on généralise Uber, cela fera moins de voitures dans la circulation. Avez-vous déjà pris Uber?

- Non, je n’utilise pas cette plateforme. Avant tout, il faut qu’Uber se mette en règle avec la fiscalité, avec le paiement des charges sociales en clarifiant le statut de ses chauffeurs ; sont-ils indépendants ou salariés? Oui, l’autopartage peut répondre à des besoins mais il faut que le modèle s’intègre dans notre ordre institutionnel. 

Vous donnez l’impression de gérer un département de rêve où il suffit de dire le mot «transport» pour que tout le monde soit d’accord de dépenser...

- Cela n’a pas toujours été le cas mais on ressent une envie de rattrapage. Les gens ont pris conscience que sous-investir en matière de transports peut coûter cher. L’idée n’est pas d’enterrer l’argent au fond du jardin ni de dépenser pour le plaisir, mais de répondre à une vraie demande. La mobilité sera l’un des points qui occupera le plus les gens à l’avenir. Comme le vieillissement de la population, ou la question fiscale.

Nous voterons sur le fond FORTA en février qui intègre votre projet du contournement autoroutier de Morges. Dans la région morgienne, plusieurs localités s'y opposent. Vous étiez syndique de Morges, vous êtes désormais la bétonneuse de la région?

- Non, mon objectif n’est pas de bétonner mais d’assainir la qualité de vie de beaucoup de gens. Car il y a aujourd’hui il y a une autoroute à ciel ouvert en traversée de cette ville, empruntée par plus de 100 000 véhicules par jour.

Vous étiez très attachée à ce que figure ce contournement dans le fond Forta. Maintenant que c’est fait, allez-vous vous désolidariser de Genève et de sa traversée du lac?

- Bien sûr que non. Avec Genève, nous en sommes au début de notre relation et les alliances, ça se maintient à long terme. Si l’on n’est pas un partenaire crédible, le retour de balancier est direct. Et puis, l’alliance avec Genève doit être solide et durable parce qu’aujourd’hui on est regardé depuis Zurich: vous imaginez bien que les trois milliards d’investissement que l’on a reçus ont été jalousés! Il faut que l’on conserve cette capacité à jouer collectif avec la Suisse romande, incluant Berne et Neuchâtel.

Après «L’impôt heureux» de votre collègue Pascal Broulis, vous pourriez écrire «La politique heureuse». Vous êtes une ministre disponible, souriante, vous nous donnez votre secret?

- Ce que je fais relève moins d’un travail que d’une passion. Je suis là pour faire avancer les choses. Alors bien sûr que l’on travaille beaucoup, mais mon voisin qui tient un bistrot part avant moi le matin et rentre plus tard. Au conseil d’Etat, nous consacrons beaucoup d’heures à travailler collégialement ce qui est une force pour nouer des alliances solides.

Le discours de Pierre-Yves Maillard sur les élites, vous l’avez compris?

- J’ai le sentiment que c’est lui qui a mal été compris. Il dit que, dans le parti, nous devons faire attention à ne pas devenir condescendant envers les ouvriers. Il n’a pas voulu dire que nous n’avions plus besoin de penseurs dans nos rangs, mais qu’il faut que la gauche soit représentative de tous et reste collée aux préoccupations des ouvriers, des apprentis, des étudiants, des familles. On n’est jamais plus convaincu et plus convaincant que lorsque l’on connaît la réalité des gens que l’on défend.

C’est une réalité? Les Socialistes se sont «droitisés», «boboisés»?

- Ce que met Pierre-Yves Maillard sur la table est un avertissement. Qui mieux que la gauche peut défendre cette population? Il faut qu’elle continue à leur faire de la place et à leur donner la parole. Il y a un vrai débat là-dessus. Prenons par exemple le recrutement des conseillers communaux: on a le même problème avec les gens issus de la classe populaire que l’on a avec les femmes, eux-mêmes se dévalorisent. Ils laissent leur défense aux autres car ils ont le sentiment qu’ils n’ont pas les compétences. Alors, oui, notre rôle aujourd’hui, c’est d’aller les chercher, de les stimuler et ne pas être condescendants à leur égard. Sinon on les abandonne à des partis qui les défendent très mal.

Et quelle candidate au Conseil d’Etat vaudois saura faire cela? Pierre-Yves Maillard et vous êtes deux personnes rassembleurs. La troisième candidate doit-elle partager ce profil?

- Oui car une fois que vous êtes élu à un poste exécutif, dans une situation minoritaire face au Grand conseil, il faut nouer des majorités. Nous avons trois candidates différentes qui, une fois élues, fonctionneront très bien. La question que se pose plutôt le parti aujourd’hui est: laquelle pour nous faire gagner? Cela se fera soit parce qu’elle a une région derrière elle, soit parce qu’elle a un réseau associatif derrière elle, soit parce que dans le débat elle a la capacité de convaincre qu’elle est la femme de la situation.

On fait le pari que vous serez la meilleure élue du gouvernement en 2017?

- Non, je laisse au peuple la liberté de décider.

Serait-ce si dramatique que cela que la gauche perde sa majorité au Conseil d’Etat? Aux Etats-Unis, après les démocrates viennent les Républicains, en France la droite chasse la gauche, un basculement donnerait un nouvel élan au canton.

- Il y aurait des conséquences. Sur les quatre ans et demi de majorité de gauche, nous avons renoué avec la machine à investir de façon très importante. Nous avons apaisé le débat avec la fonction publique, tout en assainissant la caisse de pension. Nous avons impulsé la loi sur l’accueil de jour des enfants avec une montée en puissance financière phénoménale de l’Etat dans le dispositif. Le canton contribuait à hauteur de 12 millions, il injectera environ 90 millions dans le dispositif si mon projet passe. J’ai le sentiment que le gouvernement, dans son actuelle composition a dans les mains la capacité de mener quelques grands projets de modernisation afin de répondre aux besoins avérés des gens.

Vous avez grandi dans un milieu très à gauche, avec des parents syndicalistes. Aujourd’hui vous partagez votre vie avec le conseiller national PLR Olivier Feller. Vous incarnez ce parti socialiste qui a viré à droite?

- Les sentiments humains sont plus complexes que les appartenances politiques.  

Votre milieu d’origine modeste semble très important pour vous. A-t-il été un obstacle à un moment donné?

- C’est une question que je me suis souvent posée. Mes parents étaient certes d’un milieu modeste mais ils m’ont donné beaucoup de confiance en moi et m’ont autorisée à les dépasser socialement. Parfois, lorsque l’on vient d’un milieu modeste, c’est comme si l’on s’excusait d’être là. J’ai dû prendre conscience de cela et faire un travail sur moi pour me dire que j’étais au bénéfice d’une élection populaire qui me légitimait pleinement.

Si vos parents avaient immigré en France, seriez-vous ministre française?

Je n’en sais rien. Ce qui m’anime en politique c’est le débat d’idées, la défense d’un certain nombre des valeurs. Avant la politique, j’étais engagée pour la défense des droits humains auprès d’Amnesty international.

Telle mère telle fille. Votre fille de 18 ans s’engage elle-aussi dans des oeuvres humanitaires, elle suit vos traces?

Elle suit sa propre voie sans faire de politique partisane. Elle est bénévole chez Mère Sofia, elle part avec son association dans des bidonvilles en Inde. Je suis très fière d’elle, de notre relation. Nous avons une belle complicité qui nous permet de beaucoup échanger. 


Questionnaire de Proust

Qui pour incarner la beauté? Fanny Ardant

La dernière fois que vous avez pleuré? J’ai regardé un reportage d’Arte sur la condition des mineurs non accompagnés dans un camp au Liban. Ca m’a tiré les larmes. Je suis assez endurcie par la vie mais là, ces jeunes, on ne voit pas après ce qu’ils ont vécu comment est-ce qu’ils pourront se construire sereinement.

La chose la plus vieille que vous possédez? Ce n’est pas la sagesse: je n’ai pas été sage depuis le début. Mais ma capacité à rester optimiste.

Votre plus mauvaise habitude? J’ose l’avouer?... Face à la difficulté, un bon coup de rouge et un morceau de fromage en rentrant chez moi.

Le talent que vous n’aurez jamais? Je suis amatrice de musique, mais pas musicienne, c’est un regret que j’ai.

Le dernier livre que vous avez lu? Je viens de terminer Un été sans les hommes de la Norvégienne Siri Hustvedt, j’ai beaucoup aimé.

Votre meilleur remède à un coup de cafard? Une soirée avec des amis.

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