Urbanisme

Fiona Pià, profession: tueuse de chalets

Architecte diplômée de l’EPFL, la trentenaire défend l’idée d’une densification des villes alpines comme rempart au mitage du territoire. Une thèse explosive qui sonne le glas de la petite maison de bois

La journée avait déjà mal commencé. Après avoir appris que notre chalet national avait été échafaudé sur les planches à dessin d’architectes étrangers nourris par l’enthousiasme alpestre des voyageurs, voilà que nous devions prendre connaissance d’une autre funeste nouvelle: que ce même chalet est gourmand en surface, génère d’importants problèmes de mobilité et conduit au mitage du territoire. En somme, que sa prolifération ne concourt pas du tout à préserver la nature encore vierge qui enlace les stations hivernales.

Le constat est sans appel: il faudrait renoncer à la construction de la pittoresque maison de bois pour lui préférer des habitats plus denses. Pauvre chalet, ta toiture neigeuse supportera-t-elle autant de méchanceté? Fredonnant les premières strophes de la chanson de l’Abbé Bovet, nous sommes allés à la rencontre de celle qui préconise son abandon.

Une thèse très polémique

Petite en taille mais pas dans ses idées, Fiona Pià vient de défendre sa thèse de doctorat devant près de 200 personnes. Un record d’affluence à la hauteur du caractère éminemment polémique de ses conclusions. Et pourtant, assure la trentenaire, les communes valaisannes lui ont accordé un accueil «chaleureux», en lui facilitant la récolte de données précieuses pour étayer son postulat. Sans oublier qu’elles ne sont pas venues les mains vides (ou armées) pour assister à la soutenance publique de l’architecte d’Andorre, emportant un peu de Valais – raclette et vin blanc, s’il fallait encore le préciser – à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne.

Elle prône la télécabine

La montagne n’est pas totalement inconnue pour celle qui a vu le jour dans une principauté engoncée dans les Pyrénées. Ce n’est donc pas par hasard que la trentenaire à l’accent catalan s’était déjà intéressée aux problèmes de mobilité liés à l’attractivité touristique d’Andorre. Elle y consacrera son travail de diplôme où elle préconise une nouvelle forme de transport public: la télécabine.

Peu d’emprise au sol, insouciant des variations climatiques et de la pente, peu onéreux à mettre en place et silencieux, ce moyen de transport demeure une alternative intéressante à la route. Des routes déjà congestionnées dans certaines stations valaisannes, rappelle Fiona Pià. «Et pour cause, on a beaucoup construit au coup par coup, avec peu de planification. La faible densité de ce modèle de développement a engendré un fort étalement urbain, indissociable de l’usage de la voiture privée.»

«Authenticité» alpine

Examinant méticuleusement la configuration de cinq villes d’altitudes (dont Verbier, Zermatt, Avoriaz, Andermatt Swiss Alps ou encore Whistler Blackcomb), la collaboratrice au Laboratoire de mobilité urbaine de l’EPFL conclut au déclin des stations de montagne si elles ne se densifient pas. Pire, elle ose attaquer au canif le modèle idyllique que brandit Franz Weber, à savoir un chalet isolé face au tout-puissant Cervin. «Prétendre que l’arrêt de toute nouvelle construction permettra de retrouver une «authenticité» alpine relève de l’illusion. Parce que les villes que ne veut pas voir fleurir l’écologiste existent déjà! Et parce que ces mêmes chalets concourent au mitage du territoire que combattait précisément son initiative.»

A titre de comparaison, la zone à bâtir de Verbier consomme 8 fois plus d’hectares qu’Andermatt Swiss Alps. Il en résulte un rapport conflictuel avec la nature d’altitude: presque 40% des habitations de la station Bagnarde sont situées en zones de danger naturel (avalanches et inondations notamment) contre 0% dans le nouveau projet d’Andermatt.

Il faut densifier

Fort bien. Il faut densifier, mais avec quel type d’habitats? Ayant pris la localité de Verbier comme cas pratique, l’architecte propose de construire cinq gares de télécabines sous la forme d’infrastructures d’une longueur pouvant atteindre les 550 mètres. Sous le nom d’«infrastructures habitées», ces dernières pourraient accueillir les arrêts de la télécabine, mais aussi du logement, des commerces, des parkings souterrains, des équipements publics.

En termes d’utilisation du sol, ces infrastructures occupent presque six fois moins d’espace que les chalets, de quoi ajouter 250 000 m2 supplémentaires aux 963 000 m2 existants, et ce, sans devoir grignoter le territoire alpin. Si vous rêviez de longs bâtiments boisés, il vous faudra déchanter. «Une structure en bois n’est pas rationnelle pour supporter toutes ces activités», avance Fiona Pià qui lui a préféré le béton. «Quelque chose de minéral qui rappelle les falaises rocheuses.»

Néanmoins, si le système porteur et les interfaces de mobilité sont en béton brut, les façades et les aménagements intérieurs, notamment des logements, sont imaginés en mélèze, «offrant un cocon douillet et privatif au sein de la grande infrastructure», promet l’architecte.

Elle ne possède ni voiture, ni talent de skieuse

Quel sort sera réservé à la thèse de la doctorante? D’innombrables palabres et des résistances assurément. Mais pour celle qui ne possède ni voiture ni talent de skieuse, c’est déjà une victoire d’avoir fait prendre conscience à ceux qui voulaient bien l’écouter que la densification n’est pas qu’une affaire de citadins. Bien au contraire.

«Là-haut, sur la montagne… Croula le vieux chalet…»


Profil

1994: Arrivée à Lausanne, étudie à l’institut Mont-Olivet

2004: Obtient son diplôme d’architecte à l’EPFL

2009: Rencontre «devant une photocopieuse» d’Axel Jaccard, celui qui deviendra son compagnon

2015: Naissance de leur fils Wim

2016: S’associe au bureau DL-A (designlab-architecture SA) avec Inès Lamunière et Vincent Mas Durbec

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