Valais

Le fantasme olympique de Christian Constantin

Déposée ce jeudi, la candidature romande aux Jeux d’hiver de 2026 entend transformer le site de la raffinerie de Collombey-Muraz en ville olympique écologique. Le promoteur Christian Constantin convoite de longue date ces 130 hectares très bien situés

Les murs de son bureau sont tapissés de plans dessinés à main levée et de mots-clés rédigés dans un curieux jargon à la fois technologique et écologique. Volubile, l’architecte Vasile Muresan planche sur un «archibiotic-concept». Pour héberger 20 000 habitants, Christian Constantin lui a proposé d’imaginer la ville du futur. Prévue sur le site de la raffinerie de Collombey-Muraz, pollué aux hydrocarbures, elle doit devenir une cité écologique de référence. L’architecte sourit: «Je dois montrer que ce rêve fou est possible.»

Les Jeux doivent changer durablement la région qui les accueille

Déposée ce jeudi, la candidature «Swiss Made» entend profiler quatre cantons de Suisse occidentale et la ville-hôte de Sion pour l’organisation des Jeux d’hiver 2026. Ses concepteurs entendent utiliser des infrastructures existantes. Ils envisagent néanmoins la construction d’un tremplin de saut à ski et d’un anneau de glace. La ville olympique de Collombey-Muraz représente le défi le plus ambitieux. Pour le chef de projet Grégory Saudan, «c’est aussi l’un de nos meilleurs arguments». Il insiste: «Les Jeux doivent changer durablement la région qui les accueille.»

Ville autonome et start-up

Logements, parkings, commerces, bureaux, infrastructures dédiées à la santé, aux transports, aux sports ou à la culture, touts coiffés d’une toiture végétale: depuis quelques semaines, une dizaine de personnes travaillent sur ce projet qui doit se développer par étapes, sur un quart de siècle. Pour Grégory Saudan, «nous pouvons déjà bâtir une ville de 7000 habitants en 10 ans». En comparant son projet à la Silicon Valley, Christian Constantin insiste: «Il faut y installer des start-up pour proposer les emplois du futur.» Il promet de travailler avec l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, qu’il n’a pas encore contactée.

Des financements, j’en fais tous les jours. Quand le dossier de Collombey sera mûr, je sais à qui je le proposerai

Estimée à 4 milliards de francs, la cité verte doit «fonctionner comme un écosystème», énergétiquement autonome. Il y a quelques années, le président du FC Sion avait imaginé une ville en forme de Cervin dans les déserts du Qatar. Par la suite, il a envisagé trois stades de football dans la plaine du Rhône. Chaque fois, il a fini par bâtir des centres commerciaux. Avec aplomb, il répond à toutes les questions comme s’il répétait une évidence: «Des financements, j’en fais tous les jours. Quand le dossier de Collombey sera mûr, je sais à qui je le proposerai.»

Depuis janvier 2014 et l’annonce de la fermeture de la raffinerie, Christian Constantin convoite ces 130 hectares situés à mi-chemin entre Lausanne et Sion. Avant de proposer une ville écologique, il avait déjà annoncé un parc énergétique. Il rappelle qu’il travaille dans le Chablais depuis une vingtaine d’années: «Le secteur bénéficie d’un bon réseau routier et ferroviaire. Il y a un véritable potentiel pour développer des activités à haute valeur ajoutée.» Conscient des nombreuses inconnues qui pèsent sur ses ambitions, il martèle que «les Jeux doivent servir d’accélérateur».

Assainissements nécessaires

Tamoil dispose de plusieurs offres pour ses terrains, et un repreneur potentiel envisage d’exploiter à nouveau l’infrastructure. Malgré tout, deux sociétés spécialisées ont été mandatées pour proposer le démontage et le remontage de la raffinerie à d’éventuels acheteurs. Pour les proches du dossier, Christian Constantin semble le mieux placé pour conclure l’affaire. Ils articulent un montant qui avoisine les 150 millions de francs. Le principal intéressé confirme: «Ces chiffres se situent dans la bonne fourchette mais ils peuvent varier en fonction de la dépollution du site et du démantèlement de l’infrastructure.»

En novembre dernier, l’Etat du Valais a obtenu une garantie de 5,5 millions de francs pour assurer les mesures d’assainissement exigibles selon la loi. La convention passée fixait aussi les conditions d’un éventuel transfert des responsabilités environnementales. Le secteur nécessite des assainissements supplémentaires si un repreneur entend y excaver de la terre pour bâtir de nouvelles infrastructures. Après avoir mandaté ses propres experts, Christian Constantin estime ces travaux à 9,5 millions de francs.

Je préfère négocier avec Christian Constantin qu’avec les descendants de Kadhafi

Président de Collombey-Muraz, le conseiller national Yannick Buttet soutient timidement le projet et pose ses conditions. Pour lui, «une participation financière n’est pas d’actualité» et «la municipalité doit être intégrée au développement du site». Le démocrate chrétien cherche des emplois plus que des logements. Il doit aussi composer avec l’opposition de la plupart des formations politiques locales. Il rappelle que «pour l’instant, il n’y a que des dessins». Il avoue aussi qu’il «préfère négocier avec Christian Constantin qu’avec les descendants de Kadhafi».

Pour Vasile Muresan, «dessiner une ville ou une poignée de porte, c’est la même chose», et «tout est une question d’échelle». L’architecte a déjà conçu les stades de football que Christian Constantin imaginait bâtir à Collombey, à Martigny ou à Riddes et qui n’ont jamais été réalisés. Il a parfois exécuté les plans des centres commerciaux qui les ont remplacés. Il reste néanmoins convaincu que «cette écocité se fera». Un peu plus de la moitié des 1100 Valaisans sondés par Le Nouvelliste estiment le projet «visionnaire», alors que les autres le jugent «loufoque» ou «utopique». Pour Christian Constantin, «le principal obstacle à la ville du futur, c’est le courage des hommes.»


Des épreuves réparties sur cinq cantons

Suivant les nouvelles directives du CIO, le projet utilise au maximum les installations sportives existantes

Sous l’appellation «Sion 2026», le dossier de candidature de la Suisse occidentale, déposé officiellement jeudi 15 décembre auprès de Swiss Olympic, concerne quatre cantons: le Valais bien sûr, mais aussi Vaud, Berne et Fribourg. Au fil des derniers mois, trois dossiers concurrents se sont agrégés afin de maximiser les chances de réussite.

Si Sion 2026 est préféré au projet concurrent de Davos-Saint-Moritz (également déposé ce jeudi) ce printemps par Swiss Olympic, chaque canton participera au financement de la campagne de candidature internationale. Le Valais mettra 4 millions, Sion 1 million, les cantons de Berne et de Vaud 1 million, celui de Fribourg 500 000 francs. Ces presque 8 millions de francs composent le tiers du budget de campagne, devisé à 24 millions de francs, que Swiss Olympic (8 millions) et la Confédération (8 millions) devront compléter.

Des distances ordinaires

Le dossier présente un dispositif olympique de 14 sites sportifs très étalés, de Lausanne (short-track et patinage artistique) à Ulrichen (biathlon, ski de fond), de Bienne (hockey) à Zermatt (ski-alpinisme). Le projet utilise au maximum les installations existantes, comme les patinoires de Fribourg et de Berne ou la piste de bobsleigh de Saint-Moritz. A côté du village olympique de Collombey, des athlètes seront également logés à Thoune (vraisemblablement pour le hockey, qui se disputera à Fribourg, à Berne et à Bienne), à Fiesch (ski nordique), à Zermatt et à Saint-Moritz (luge, bobsleigh, skeleton).

Loin d’être un handicap, cet éclatement des sites répond à la volonté nouvelle du CIO de construire le moins possible d’installations vouées à la désaffection dès la fin des épreuves. Si les distances peuvent paraître grandes à l’échelle suisse, elles sont très ordinaires selon les critères olympiques. En 2006, les pistes de ski de Sestrières étaient à deux bonnes heures de Turin. La ville de Sion n’aura en définitive que le saut acrobatique mais aussi et surtout les deux événements les plus suivis des Jeux d’hiver: les cérémonies d’ouverture et de clôture. (Laurent Favre)


Cette fois, une candidature suisse irait dans le sens de l’histoire

Les raisons qui avaient fait perdre Sion en 2006 sont les mêmes qui pourraient faire gagner le Valais en 2026

La Suisse a accueilli deux fois les Jeux olympiques d’hiver, les deux fois à Saint-Moritz, à chaque fois dans des circonstances particulières. En 1928, il est encore d’usage que les Jeux d’hiver se déroulent dans le pays de la ville désignée pour organiser les Jeux d’été. C’est Amsterdam, mais les Pays-Bas n’ont pas de montagne (à l’époque, c’est rédhibitoire). Le CIO en confie donc l’organisation à Saint-Moritz, dont la candidature est préférée à celles de… Davos et d'Engelberg.

En 1946, Londres obtient les JO d’été 1948 et recommande Oslo pour les épreuves hivernales. La capitale norvégienne refuse, Saint-Moritz et Lake Placid se déclarent intéressés. Dans ce contexte d’urgence (deux ans seulement pour se préparer) et de reconstruction, deux éléments font pencher la balance côté grison: la Suisse est neutre et Saint-Moritz peut réutiliser les installations de 1928.

Depuis, plus rien. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. De Saint-Moritz qui retente sa chance pour les JO de 1960, à Genève, qui ne dépasse pas le stade du projet exploratoire pour ceux de 2018, les tentatives helvétiques sont nombreuses. Elles se fondent sur l’idée que le pays hôte du CIO et des principales fédérations internationales de sport d’hiver (le ski à Thoune, le hockey à Zurich, le patinage à Lausanne), qui plus est situé au cœur des Alpes, est légitime à organiser les Jeux d’hiver.

Une course au gigantisme

C’est l’ambition qui, par trois fois, porte Sion devant les électeurs du CIO. Chaque fois, la petite cité valaisanne est battue par une grande ville: Denver (qui se retirera finalement) pour 1976, Salt Lake City pour 2002, Turin pour 2006. Ce dernier échec est un véritable traumatisme en Valais, d’autant que le Mouvement olympique est alors secoué par un vaste scandale de corruption.

Paradoxalement, ce qui a fait perdre Sion en 1999 (année du vote pour 2006) pourrait faire gagner la candidature valaisanne vingt ans plus tard. La course au gigantisme a conduit les Jeux d’hiver dans une impasse dont Sotchi 2014 a montré toute la démesure. Tout est devenu trop grand et trop cher pour des sports (saut à ski, bobsleigh, biathlon) objectivement confidentiels. Les opinions publiques occidentales ne soutiennent plus les candidatures et abandonnent les JO à l’Asie. Il n’y avait que trois villes candidates pour 2018 (Pyeongchang, Munich, Annecy) et deux pour 2022 (Pékin, Almaty).

Sommé de réagir, le CIO a adopté en 2014 une série de recommandations connues sous le nom d’Agenda 2020. Il est désormais question d’organiser des Jeux raisonnables, utilisant au maximum les infrastructures existantes, même si elles sont un peu dispersées géographiquement. Le paradigme change: ce n’est plus le CIO qui impose un cahier des charges mais des villes candidates qui proposent leur vision.

Cette modestie affichée a suscité de nouvelles vocations et en a réveillé d’autres. Sapporo, Almaty, Calgary, Trondheim et Are, Aoste, Lviv, Stockholm ou Jaca ont manifesté, à des degrés divers, leur intérêt. Pour la candidature suisse qui émergera, le combat ne fera que commencer. (L. Fe.)

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