VOTATION

Sandro Cattacin: «Le "nous" suisse n'existe pas»

Le sociologue Sandro Cattacin analyse la campagne sur la naturalisation facilitée des jeunes étrangers de troisième génération. Il évoque les dangers d’un refus, qui pourrait être ressenti comme une gifle par les communautés étrangères et constituer un danger pour la cohésion sociale

Relativement pessimiste quant à l’issue de la votation du 12 février prochain sur la naturalisation facilitée des jeunes étrangers nés en Suisse, dont les grands-parents ont émigré en Suisse, le sociologue Sandro Cattacin évoque les risques d’un non pour la cohésion sociale du pays. Professeur à l’Université de Genève, ce spécialiste des migrations vient de sortir un numéro spécial de la Revue suisse de sociologie sur le thème de la nouvelle seconde génération*.

Le Temps: Comment évaluez-vous les chances de succès de la naturalisation facilitée des jeunes étrangers de 3e génération soumise au vote le 12 février prochain? Pensez-vous que depuis 2004, date de la dernière votation sur le sujet, les mentalités ont évolué?

Sandro Cattacin: Lors de la votation de 2004, deux questions sur la naturalisation étaient posées, portant l’une sur la deuxième génération et l’autre sur la troisième, avec l’idée que si le premier projet était refusé, le second passerait la rampe. Mais finalement, les deux propositions ont été rejetées et ce résultat n’était pas lié à leur contenu. C’était évident: il s’agissait d’un vote contre les étrangers, point final. Depuis, le climat n’a pas vraiment changé. D’autres votations, comme celle du 28 novembre 2010 à propos de l’initiative de l’UDC sur le renvoi des étrangers criminels ou celle du 9 février 2014 «Contre l’immigration de masse», ont montré qu’une grande partie de la population vote contre les étrangers.

– Cela n’a pas toujours été le cas…

– Non. Dans les années 70, les initiatives contre la population étrangère ont été refusées. Et pendant longtemps, lorsque les milieux économiques défendaient les travailleurs étrangers au nom de la prospérité du pays, le message était entendu et les propositions anti-étrangers refusées car une majorité de Suisses craignait les conséquences sur l’économie. Le 9 février 2014, cette équation a basculé. On verra si ce vote aura un prolongement le 12 février prochain. Globalement, le vote xénophobe peut représenter jusqu’à 40% des voix, auxquelles s’ajoutent 20% de votants potentiellement xénophobes, mais raisonnables car sensibles aux arguments économiques. Ce sont ces 20% là qui ont basculé le 9 février 2014. Avant cela, ils ne se prononçaient contre les étrangers que lors de votes symboliques ne touchant pas au porte-monnaie, comme l’interdiction des minarets. Je suis inquiet pour le 12 février, parce qu’un refus de la naturalisation facilitée des jeunes de 3e génération ne portera pas à conséquence économiquement et peut donc se faire à bon marché.

– Ce sera surtout la majorité des cantons qui sera difficile à obtenir?

– Oui. Le résultat se jouera sur quelques cantons clés alémaniques, car les Romands sont a priori acquis à la naturalisation facilitée: des mesures existent déjà pour les jeunes. On le voit avec l’affiche de la femme en burqa, cette votation sera très émotionnelle en Suisse alémanique. Le résultat dépendra notamment de la mobilisation des jeunes et des réseaux sociaux.

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– En cas de nouveau refus de la naturalisation facilitée, on prend le risque d’humilier une partie de la population qui vit et travaille en Suisse. Est-ce que cela vaut la peine sachant que peu de jeunes seront finalement concernés? D’ailleurs, est-ce qu’il y a une demande de leur part?

– En 2004, la population étrangère a en effet très mal vécu le double refus des deux objets sur la naturalisation. Le mouvement des secundos est né à ce moment-là. Il s’agissait de manifester sa présence d’une autre manière dans ce pays. Un non peut certes entraîner un sentiment de tristesse chez certaines personnes de la 2e et 3e génération, mais chez d’autres, ce sont les réactions de rage et un regain de fierté qui vont dominer: ils vont lever la tête un peu plus haut. Regardez en France, plus on s’attaque aux Musulmans, plus ils affirment leur différence, se radicalisent, sont fiers de leur religion. On ferait mieux de miser sur la médiation entre les différences, plutôt que de viser l’assimilation, comme en France, ou de distribuer des gifles gratuites, comme le fait l’UDC. En Suisse, à la méfiance envers les étrangers, ceux de confession musulmane notamment, répond un «Suisse-bashing» de la part de certains Français ou des Allemands par exemple. C’est une réaction logique quand on est giflé.

– En cas de oui, l’UDC évoque un risque de «naturalisations de masse»; de son côté, le géographe Philippe Wanner a estimé à 25 000 le nombre de jeunes nés en Suisse éligibles à la naturalisation simplifiée, auxquels s’ajouteront chaque année 2300 jeunes de plus. Pensez-vous qu’ils seront nombreux à demander leur naturalisation?

– Je pense que très peu de gens sont concernés. Pour les Italiens, les Espagnols, les Portugais, d’un côté, le passeport suisse a perdu de son attractivité depuis que le passeport européen existe, mais en même temps, il y a, dans ces communautés, une insécurité qui maintient un attrait pour la naturalisation. C’est différent pour les Kosovars ou des gens originaires de pays où règne une insécurité et pour lesquels il y a des indices de discrimination. Pour les garçons, la question du service militaire joue aussi, certains apprécient de ne pas le faire.

– Dans cette votation, on parle des jeunes de 3e génération, dont les grands-parents sont venus travailler en Suisse dans les années 60, comme saisonnier dans la construction ou l’agriculture par exemple. Ils se sont mariés, ont eu des enfants qui représentent la 2e génération. Pourquoi n’ont-ils pas demandé la nationalité suisse?

– Pour la 2e génération, disposer d’un passeport européen était une sorte de garantie lorsqu’il fallait choisir entre deux citoyennetés. Dans les années 80 et 90, le racisme et la xénophobie ne se sont pas manifestés contre les Italiens ou les Espagnols aussi fortement qu’envers les Turcs, les Kosovars ou les Tamouls par la suite. Donc même avec toutes les cartes en main pour demander le passeport suisse, certains citoyens européens n’ont pas vu la nécessité de passer par une procédure considérée comme humiliante alors qu’ils étaient nés ici. C’est très différent pour les personnes originaires des Balkans, qui ont besoin de se naturaliser, ne serait-ce que pour des questions de mobilité.

– Les partisans du oui mènent campagne notamment sous ce slogan: «Les jeunes de la 3e génération sont des Suisses sans passeport». Qu’est-ce que cela vous inspire?

– Qu’est-ce que cela signifie «être suisse», «être comme nous»? Le «nous» à Genève, dans une ville pluriculturelle, non discriminatoire à l’égard des Italiens, des Espagnols, des Portugais, c’est une tout autre histoire que le «nous» à Frauenfeld ou à Hérisau. Le «nous» urbain permet de cultiver une singularité et une identité, la différence y est une force, par exemple si l’on parle plusieurs langues. Le «nous» suisse n’existe pas! Et j’espère que le discours basé sur le «nous sommes tous pareils» ne se révélera pas contre-productif: il pourrait renforcer le sentiment qu’il y a un «nous» à sauvegarder auprès de ceux qui sont sensibles au discours conservateur et anxiogène du «nous» (les Suisses) contre «eux» (les étrangers).


* Cattacin, Sandro, Rosita Fibbi and Philippe Wanner (éd.) (2016). La nouvelle seconde génération. Revue suisse de sociologie 42 (2).

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