Justice

A Genève, un procès raconte le flottement général à Curabilis

Un gardien est accusé d’avoir fait un usage abusif de la contrainte sur un détenu de cet établissement pour délinquants très perturbés. Il évoque un malentendu

«On a été jeté dans l’arène et il fallait faire avec les moyens du bord.» Le procès d’un agent de détention a été l’occasion de cerner les débuts chaotiques de Curabilis. Pas de formation spécifique, peu d’encadrement et beaucoup de confusion. Jugé vendredi pour abus d’autorité, le gardien en question explique son intervention injustifiée par le flottement général qui régnait dans cet établissement pour délinquants très perturbés.

Un détenu délirant

Une fois n’est pas coutume, c’est le plaignant qui arrive entouré de policiers. Norbert*, 43 ans, est incarcéré depuis 2003 pour avoir étranglé et enfoncé un couteau dans la gorge d’une jeune femme qui lui refusait l’hospitalité. Habité par un délire de persécution et par des hallucinations, convaincu que tous les êtres humains sont des cyborgs qu’il faut éliminer, il avait été jugé irresponsable et interné.

Candidat tout désigné pour cette prison à forte valeur thérapeutique, selon l’expression officielle, il a fait partie des premiers détenus-patients accueillis à Curabilis en avril 2014. Calme et conciliant, Norbert assure aujourd’hui ne pas du tout en vouloir à ce gardien qui l’a mis au sol au moyen d’un balayage du pied mais aimerait bien savoir qui a bien pu lui exploser le genou durant cette intervention musclée. Depuis lors, il boite et rumine à l’idée de ne plus jamais pouvoir faire du roller.

Entretien à risque

Sur le banc des prévenus, Olivier*, 46 ans, a aussi composé le premier bataillon de gardiens envoyés sur ce terrain miné. Auparavant, il avait travaillé huit ans à la prison de La Tuilière, à Morges. «Au début, on était quatre surveillants, tous en provenance du canton de Vaud, et trente stagiaires. Nos méthodes d’intervention étaient différentes de celles pratiquées à Genève mais on a été lancés sur le site de Curabilis sans autre formation. Le rattrapage annoncé doit se faire en mars 2017», explique l’agent de détention à l’intention de la présidente Isabelle Cuendet, visiblement très intéressée par ce contexte.

Le 13 août 2014, jour de la contrainte querellée, Olivier, attribué à un pavillon de mesures, est appelé en renfort à l’unité qui gère les crises aiguës. Norbert, qui est agité et veut retourner dans son secteur habituel, doit avoir un entretien avec les psychiatres. Il est question de sécuriser ce rendez-vous, voire de procéder à une injection forcée ou de l’emmener dans une chambre fermée. Les instructions sont floues et le rapport d’enquête dira «qu’une meilleure communication aurait évité tout cela».

Postés à l’extérieur de la salle, les quatre gardiens entendent le détenu crier, menacer les médecins de les dépecer. La porte est entrouverte et l’infirmière, qui connaît bien ce patient, rassure les agents. Effectivement, Norbert ressort apaisé de la pièce, les mains dans les poches. Les médecins sont partis juste avant lui, sans un mot pour les surveillants. C’est alors qu’Olivier voit le gardien responsable de cette unité lui faire un signe, le pouce levé et les deux mains à plat. Il prend ce geste pour un ordre d’intervention alors que son collègue voulait dire que tout était sous contrôle.

«Un quiproquo»

Aucune personne présente n’a compris pourquoi Olivier a fait tomber un détenu si calme à terre, qui plus est au moyen d’une méthode qui n’est pas utilisée dans le canton. «C’était un quiproquo. Je me suis très vite rendu compte que je n’aurais pas dû le mettre au sol. Ce malentendu m’a énervé car ce gardien aurait dû être plus clair», précise le prévenu qui a fait opposition aux 180 heures de travail d’intérêt général avec sursis et 1260 francs d’amende infligés par le procureur général.

Norbert se rappelle avoir eu très mal au genou avant-même le balayage. Il est convaincu d’avoir vu une grosse chaussure noire appuyer dessus mais ne sait pas qui la portait. Il ne nourrit aucune rancœur envers le prévenu. A tel point que son conseil, Me Yann Arnold, s’en est rapporté à justice. A la défense, Me Margaux Broido, a plaidé l’acquittement de celui qui a agi au plus près de sa conscience et a juste fait le choix de la sécurité. La réponse du tribunal viendra bientôt.

*Prénoms fictifs

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