Portrait

Sylvain Nicolier, baroudeur connecté

Depuis trois ans, le blogueur lausannois parcourt le monde, caméra en main, pour relever les défis lancés par les internautes à travers sa plateforme «Suisse moi»

Il est posté en plein soleil, rollers au pied, sur la terrasse d’un café lausannois. «J’ai un mariage dans deux heures, lance-t-il. Comme ça, j’aurai le temps de rentrer me changer en 7 minutes.» Sylvain Nicolier est un voyageur participatif, un vlogueur qui aime la glisse.

Depuis trois ans, le baroudeur de 34 ans balade sa caméra dans des contrées reculées, au gré des propositions de sa communauté d’internautes. La dernière fois, c’était aux Philippines. Son sweat à capuche estampillé «Suisse moi» est à prendre comme une invitation: sur les réseaux sociaux, les internautes s’improvisent conseillers, guident et commentent ses expéditions en direct.

Sa prochaine destination: le Sénégal avec sa sœur Anouck pour affronter un champion de lutte local. Photo à l’appui, Sylvain nous présente le bonhomme qui n’a effectivement pas l’air commode. «Une armoire», souffle-t-il en riant. Mais ce n’est pas tout. «Le défi ultime est de lui faire goûter une fondue.» Sur Facebook, ses quelque 12 000 abonnés viennent de Suisse et d’ailleurs comme de Polynésie, où il s’est taillé une petite réputation. Lorsqu’il part en vadrouille, le «freerider du voyage» ne craint pas le ridicule, sans toutefois tomber dans la surenchère. Les défis trash à la Jackass, ce n’est pas son truc.

Pépites à découvrir

Il préfère les défis culturels, un brin déjantés. «Je reçois énormément de propositions, je sélectionne en fonction de l’intérêt. J’aime faire rêver mes internautes, leur faire découvrir des coutumes insoupçonnées, des coins inexplorés.» Un éclair d’adrénaline irradie ses yeux verts quand il pense à la liste de ces pépites qu’il aimerait découvrir. L’Inde, Madagascar. Jusqu’ici, le Pacifique reste son coup de cœur. «Là-bas, le temps est différent», lâche soudain le barbu, perdu dans ses pensées, avant d’évoquer sa toute première caméra avec K7, achetée à 16 ans. Il raconte comment.

Il y a d’abord ces deux mondes entre lesquels il navigue étant enfant: le théâtre et le roller. A l’âge de 12-13 ans, il décroche son premier rôle. Une après-midi, alors qu’il traîne dans les coulisses du théâtre, il surprend une conversation de son professeur metteur en scène. «Il s’énervait au téléphone parce que son acteur l’avait lâché, explique-t-il. Quand il a raccroché, j’ai toqué à la porte et je lui ai dit: je peux le faire.» Ce culot, Sylvain l’a conservé aujourd’hui. On le retrouve dans son job d’animateur socioculturel qu’il exerce à mi-temps. «Au fond, tout le monde joue un peu la comédie.»

Sa stratégie? La thérapie par le rire. Pour preuve, l’association qu’il fonde en 2003 pour promouvoir la bonne humeur. Avec son groupe, il lance un championnat de feuille caillou ciseau, un jeu qui explose les catégories d’âge, organise des batailles d’eau et même la première flash-mob de Suisse. A 20 ans, Sylvain Nicolier prend le large pour la premier fois direction le Brésil. Depuis, il vit à cheval sur les fuseaux horaires. Six mois ici, six mois ailleurs. Il réalise sa première vidéo pour ses proches. «En rentrant, ma famille me demandait tout le temps: alors, qu’as-tu fait? Il y avait tant à dire, une séquence de dix minutes parlait davantage.»

Road trip dans l’Atlas

En 2013, il fait le pari de traverser la Méditerranée en stop. Ses premiers jours sur un voilier de 6 mètres en compagnie d’un gros fumeur virent au cauchemar. Il tient une semaine puis change d’embarcation. Dans un car qui l’amène au Maroc, il sympathise avec sa voisine d’accoudoirs québécoise, férue des réseaux sociaux. Le courant passe et ils décident de partir en road trip dans l’Atlas. Au fil des kilomètres, ils refont le monde, imaginent un projet de voyage participatif. Une nuit d’insomnie, il réfléchit, choisit un nom, puis achète un domaine pour dix ans, sur un coup de tête. Ce sera «Suisse moi».

Lorsque Sylvain voyage, c’est au petit bonheur la chance. Il dort au hasard, voiture, Airbnb, auberge, chez l’habitant, à même le sol. Pour aiguiller son programme, il peut compter sur l’imagination des internautes. Il avale sans broncher un balut (un œuf de canard incubé) aux Philippines, puis des vers de bancoule en Nouvelle-Calédonie. Sur le marché traditionnel de Lomé, il organise une dégustation de Cénovis à la criée «Au début, personne n’osait approcher le pain et le beurre. Un blanc qui distribue des trucs gratuits, c’est toujours bizarre.»

Cérémonie vaudou

Au Togo, il participe, subjugué, à une cérémonie vaudou. «Je dois y retourner pour terminer un sacrifice animal. Si tu attends trop, cela peut être dangereux.» Malgré la menace, la perspective d’un nouveau départ le fait sourire. Mais l’aventure sac à dos tourne parfois à la débandade. Au Vanuatu, il escalade un banian, un gigantesque arbre sacré, et se coupe à la jambe. A son arrivée aux Philippines, la plaie s’infecte et il finit à l’hôpital. Dans des conditions extrêmes, il arrive aussi que son téléphone ne résiste pas ou finisse dans une rivière. «J’ai cassé beaucoup de matériel.» Sa femme, Anastasia, qui joue la camerawoman, confirme.

Je veux avant tout faire découvrir

Ses voyages lui ouvrent les yeux. «Partout où j’allais, j’étais vu comme le Suisse», confie-t-il, lucide sur les clichés tenaces qui le talonnent à l’étranger. «Les personnes que je rencontre me prennent parfois pour un porte-monnaie sur pattes. Par moment, c’est dur d’assumer une vie trop facile. Ici, on est tellement privilégiés, mais il y a d’autres problèmes: une grande solitude, beaucoup d’indifférence.»

Quelle image de la Suisse veut-il transmettre à l’étranger? «Aucune en particulier, il y a mille manières d’incarner son pays. Je veux avant tout faire découvrir.» Facebook Live, jeu concours et messages enjoués: sur les réseaux sociaux, sa petite communication est bien rodée. Son vœu? «Continuer à vivre la vie que je mène et faire le tour de l’Europe dans un van aménagé.» Avec, pourquoi pas, des sponsors et une équipe de tournage plus étoffée.


Profil

2002: CFC de médiamaticien.

2003: Premier voyage au Brésil.

2006: Maturité́ professionnelle commerciale & santé/sociale à Lausanne.

2010: Bachelor of Arts HES-SO en Travail social orientation en animation socioculturelle à l’EESP.

2013: Bateau stop en Méditerranée, création de «Suisse moi».

2017: Voyage au Sénégal.

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