Récit

Les Suisses dans la Légion, une saga de sang et de fidélité

Fritz Bachmann fut l’un des huit mille Helvètes ayant combattu en Indochine et en Algérie au sein de la Légion étrangère. Mille ne sont jamais revenus. Un livre détaille leurs parcours et leurs destins, parfois tragiques

Sur le buffet du salon trône un clairon lustré. «Celui qui tous les matins m’a réveillé au Tonkin», dit Fritz Bachmann. Un cadeau de ses frères d’armes, légionnaires comme lui au sein du 3e Régiment étranger d’infanterie. Beaucoup de photos dans son appartement de la rue du Port à Clarens (VD), remises de médailles, hauts gradés l’entourant, paysages asiatiques et nord-africains. Une peinture: Calvi en Corse, la mer, le sable, le soleil, une fortification au loin abritant une garnison de la Légion. «C’est un soldat qui a peint ce paysage, un artiste n’est-ce pas?»

Etonnants légionnaires, des têtes brûlées croit-on, musclés, tatoués, burinés, bornés, écervelés. Ils ne seraient pourtant pas dépourvus de sensibilité. L’un d’entre eux, un Suisse, de retour des colonies a photographié les libellules. Un autre fut poète-écrivain et pas le moindre: il s’appelait Blaise Cendrars. Huit milles Helvètes ont rejoint la légion étrangère française durant les guerres coloniales d’Indochine (1946-1954) et d’Algérie (1954-1962).

Enfances, errances, délinquances

Ces engagements réprouvés et condamnés par la Confédération sont un peu mieux connus aujourd’hui, grâce au livre* que vient de publier l’historien bâlois Peter Huber. Fritz Bachmann (84 ans) a été l’un de ces volontaires. Il a bon pied, bon œil mais mauvaise oreille. Il faut parler un peu fort. Les légionnaires savent faire cela. Les ordres autant que les chants se hurlent. Furent-ils ce que sont aujourd’hui les djihadistes européens qui s’en vont au Levant grossir les rangs de l’Etat islamique? Mimique outrée de Fritz: «Rien à voir avec cela, un légionnaire sert la France avec honneur et fidélité et ses camarades sont sa famille. Il ne fait pas de politique et pour lui aucune religion, aucune nationalité, aucune race n’est supérieure ou inférieure. A Clarens, moi je dis bonjour à des noirs.»

Ces garçons disaient: la Suisse ne nous a rien donné donc on la fuit

Peter Huber, historien, spécialiste des légionnaires suisses

Pourquoi Fritz Bachmann né à Nidau dans le canton de Berne, d’un père mécano aux CFF et d’une mère au foyer, a-t-il enfilé le képi blanc de la Légion et s’en est allé livré bataille pour la France?

Il se raconte que beaucoup de ces jeunes avaient vécu des enfances difficiles, livrés à eux-mêmes, petits délinquants, errants passant la frontière, arrêtés par la police française, rapatriés ou invités à rejoindre la Légion. «Ces garçons disaient: la Suisse ne nous a rien donné donc on la fuit», résume l’historien Peter Huber.

La Légion permet de se faire oublier, garantit l’anonymat en autorisant la recrue à se choisir un nouveau nom et ne lui pose aucune question sur son passé. Fritz Bachmann nie pour sa part tout acte répréhensible ou chose honteuse à cacher, ne se reconnaît nullement sous les traits d’un marginal. Il explique: «Je voulais faire ce que mon père n’avait jamais fait: voyager. J’avais 18 ans, j’ai vendu mon vélo pour avoir un peu d’argent et je suis descendu à Marseille. Je voulais embarquer dans un bateau marchand mais j’ai été refoulé parce que j’étais sans expérience.»

Un bon physique et de bonnes dents

Il erre dans la cité phocéenne, voit le Fort Saint-Jean, interpelle la sentinelle qui le dirige vers un officier. Fritz est encore mineur, qu’importe! La Légion recrute de 17 à 40 ans. Il est Suisse, qu’importe! La Légion accueille le monde entier, les Européens, les Africains, les Asiatiques et tant d’autres. Aucun diplôme scolaire n’est exigé. Il faut seulement savoir lire et écrire dans sa langue maternelle. Les illettrés passent bien entendu entre les gouttes: quel sergent-chef phocéen saura si un Danois maîtrise son orthographe?

Une clause incontournable toutefois: que la condition physique soit impeccable (et la dentition soignée). L’athlétique Fritz Bachmann, qui a été sacré champion suisse junior de boxe en poids moyen, passe le test «le poing dans la poche», c’est-à-dire sans forcer. Le 5 juin 1951, il en prend pour cinq ans. L’aventure s’annonce belle, imagine-t-il. Erreur.

En tout 73 000 légionnaires vont servir en Indochine mais avec 11 000 morts, la Légion va enregistrer le taux le plus élevé en pertes humaines, 12% contre moins de 7% pour l’ensemble du corps expéditionnaire français d’Extrême-Orient. Formée en 1831, la Légion est un fer de lance. La première ligne est sa position en temps de guerre. Fritz va vivre cela, âprement.

Mille morts en deux guerres

Il ne le sait pas encore. Il vogue pour l’heure en Méditerranée, accoste en Algérie, est transbahuté avec la bleusaille jusqu’à Sidi Bel Abbès, berceau de la Légion. L’entraînement consiste à enchaîner les marches de 50 km dans le désert. Fritz Bachmann qui n’a pas pris de pseudonyme «parce que je suis fier d’être Fritz Bachmann», reprend le bateau en novembre 1951. Un mois en mer à bord du Jamaïque pour rallier l’Indochine. 1600 képis blancs dans les cales. Puis Saïgon et Hanoï. Première mission: ériger des blockhaus face à la Chine. Rien de glorieux dans ses travaux de haute maçonnerie qui se veulent rituels de passage. «On gagnait 7 francs par jour, lorsque j’avais acheté du cirage pour mes Rangers, il ne restait presque rien» sourit-il.

Fritz ne parle pas de ses compatriotes engagés dont mille vont périr durant ces deux guerres. La Légion impose la discrétion, ses archives à Aubagne – où son siège a été rapatrié après l’indépendance de l’Algérie – ne s’ouvrent qu’à de rares introduits. Fritz évoque davantage les Hongrois, Italiens, Espagnols et surtout une cohorte d’Allemands qui au sortir de la seconde guerre mondiale se sont dilués dans la Légion. L’enrôlement de soldats de la Wehrmacht dont d’anciens de la Waffen SS paraît immoral. La Légion est à cet égard peu regardante. Fritz résume, sans état d’âme: «Ils m’ont bien formé.»

La guerre ce n’est pas beau, tous les camps font des saloperies. On s’est bagarré avec les Viets qui étaient restés, il fallait les éliminer

Fritz Bachmann, ancien légionnaire

Il se voit décerner le 19 septembre 1952 la Croix de Guerre. Fritz s’est distingué en août 1952 dans le Tonkin en progressant comme voltigeur de tête sous le feu de l’ennemi. Il a franchi 200 mètres dans une rizière inondée avant de prendre pied dans un village dont il a aussitôt entrepris «le nettoyage». Demander alors à Fritz: «Qu’est-ce qu’un nettoyage?» Gêne, silence, rire jaune: «La guerre ce n’est pas beau, tous les camps font des saloperies. On s’est bagarré avec les Viets qui étaient restés, il fallait les éliminer.»

Il se souvient aussi d’un autre nettoyage par les airs. A cette époque le soutien aérien n’avait pas la précision actuelle. Trente légionnaires morts, des copains, sale souvenir. Son regret: ne pas avoir participé à la bataille de Diên Biên Phu (novembre 1953 à mai 1954). Une dysenterie amibienne le clouait au lit.

La défaite française jette l’opprobre. Le moral est à zéro. «Au retour, des types ont déserté en sautant du bateau qui franchissait le canal de Suez», révèle Peter Huber.

Clémence de la Suisse

Fritz, lui, ne quitte pas le navire. Il accoste de nouveau en Algérie. Autre contrée, autre guerre. Une caserne à Nemour, près d’Oran. Il s’en va tout d’abord au Maroc sous protectorat français ouvrir des magasins dont les grévistes ont baissé le rideau. Il est sergent, est promu chef de la police militaire à Tlemcen. Séjour écourté au même titre que sa jambe qui a frôlé l’amputation après une embuscade alors qu’il était en voiture. Rapatriement en Suisse, à Zurich.

Fritz rêvait à une carrière d’officier mais il devra s’appuyer à une canne toute sa vie. Au retour, il encourt une peine de prison mais le chef de section bernois (responsable administratif qui contrôle les personnes astreintes au service) juge qu’il y a prescription.

«La Suisse estimait que ces hommes affaiblissaient la force défensive du pays en s’engageant dans la Légion. Il y avait aussi une dilapidation du matériel parce que beaucoup partaient avec leurs chaussures militaires suisses», indique Peter Huber.

Certains de ces volontaires ont tué et sans doute commis des atrocités, même si Fritz Bachmann nie la pratique de la torture dans la Légion. Mais très peu ont été inquiétés par la police militaire suisse. Seuls quelques légionnaires ont été condamnés à des peines de trois ou quatre mois de prison avec sursis.

Dans son documentaire C’était la guerre, le réalisateur Daniel Künzi explique cette mansuétude par le fait que ces soldats étaient dans le bon camp aux yeux des autorités helvétiques, celui de l’Alliance atlantique qui soutenait la France dans son combat du communisme en Indochine et en Algérie.

Fritz Bachmann s’est marié deux fois, est aujourd’hui arrière-grand-père, a été monteur de jeux de quilles et bowlings en Suisse et en Afrique, a créé une prospère entreprise de vente et dépannage de machines pour hôtels et restaurants. Il est le fondateur et le président romand de l’Amicale des anciens de la Légion étrangère (82 adhérents). Qui organise des méchouis, des concours de pétanque, des voyages au Vietnam, a érigé une stèle à Morgins, participe à des commémorations, réunit des fonds pour installer des machines à laver et des friteuses dans des maisons de repos pour vieux légionnaires.

Décoré par Hollande

Le 6 mai 2015, François Hollande a nommé Fritz Bachmann grand maître de l’ordre national de la Légion d’Honneur, insigne remis par Laurent Wehrli, le syndic de Montreux. Fritz a un regret: la Légion étrangère a vu son effectif passer de 40 000 hommes en 1962 à 8000 de nos jours. A sa connaissance, le port du képi blanc a perdu en Suisse beaucoup de sa séduction. Même si des Suisses – en nombre plus restreint mais difficile à évaluer – continuent toujours à s’engager.

* Peter Huber, Fluchtpunkt Fremdenlegion, Schweizer im Indochina- und im Algerienkrieg, 1945-1962. Editions Chronos, Zurich

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