Récit

Mambo, réfugié à l'université

Depuis le printemps, l'université de Zurich ouvre ses portes à des réfugiés. Ils sont vingt à bénéficier en tant qu'auditeur libre de ce programme, le temps d'un semestre

L’allure déterminée de Mambo Mhozuyenikono* tranche avec la nonchalance des étudiants qui déambulent avec leurs plateaux dans la cafétéria de l’université de Zurich. Pour le jeune homme de 23 ans, être là n’a rien de banal. Il fait partie des vingt réfugiés sélectionnés pour suivre un semestre de cours en tant qu’auditeur libre. «L’annonce de ma sélection par l’université a été le moment le plus heureux depuis mon arrivée en Suisse, il y a sept mois», dit-il.

Solidarité étudiante

C’est la première fois, ce semestre de printemps, que l’établissement zurichois, tout comme d’autres universités de Suisse ouvre ses portes à des réfugiés. L’initiative vient des étudiants. Ce sont aussi eux qui financent ce programme à hauteur de 11 000 francs, au travers d'un fonds de solidarité. Celui-ci, doté pour l’année 2016 de 344 190 francs, est alimenté de manière volontaire par les étudiants et les enseignants.

Ce «semestre de découverte» s’adresse à des immigrés qui ont déjà fréquenté les bancs d’une université dans leur pays et dont l’exil a interrompu le parcours académique. Pour pouvoir espérer être sélectionnés, les candidats ne doivent pas nécessairement posséder un diplôme. La condition première est d’avoir entamé un cursus universitaire.

Lire aussi: Ces auditoires de l’Université qui s’ouvrent aux réfugiés

Les places offertes par l’université de Zurich étaient convoitées par 79 réfugiés. Parmi les vingt personnes sélectionnées, la moitié viennent de Syrie. Les autres d’Afghanistan, d’Erythrée, d’Iran, de Tchétchénie ou de Palestine. Cinq d’entre eux ont choisi de s’inscrire en économie. Parmi les autres filières les plus courues, on trouve aussi l’anglais, la biologie et le droit. Un seul a achevé un master, huit possèdent un diplôme de bachelor et onze n’avaient pas terminé leurs études.

J’ai tant appris en quelques mois, sur leurs espoirs et leurs peurs et en éprouvant moi-même l’exil

C’est le cas de Mambo Mhozuyenikono, qui étudiait les sciences sociales avant de quitter son pays. Il évoque les pressions subies par les chercheurs qui pointent du doigt les dysfonctionnements de son pays. «Le Zimbabwe est pauvre, non pas parce qu’il manque de ressources, mais parce que le pouvoir est incompétent et corrompu. Mais si vous dites cela trop fort, les autorités n’apprécient pas. On a rendu ma vie si difficile que j’ai fini par partir», souligne l’étudiant. En juillet dernier, il prend l’avion pour Zurich, première destination à sa portée. Il ne connaît rien de la Suisse, si ce n’est sa réputation de pays neutre «où l’on fabrique beaucoup de chocolat».

Le goût de la liberté

Il vit désormais avec d’autres réfugiés, dans le centre pour requérants d’Embrach, un village à une quinzaine de kilomètres de Zurich. Les premiers mois, il est désemparé par les journées passées à ne rien faire, sans perspective. Pour tuer l’ennui, il se plonge dans les théories économiques de l’auteur indien Amartya Sen, dévore des livres sur la Suisse, ou lit le récit de migrants juifs qui ont fui l’Allemagne en guerre. Il s’imprègne, aussi des histoires d’autres réfugiés autour de lui. «J’ai tant appris en quelques mois, sur leurs espoirs et leurs peurs et en éprouvant moi-même l’exil. Un jour je ferai quelque chose de ces connaissances. Et j’espère qu’à l’avenir, il y aura davantage d’initiatives pour aider les réfugiés à s’intégrer dans la société et sur le marché du travail».

Je ne veux pas dépendre de l’aide sociale. D’autres que moi en ont besoin

Mambo Mhozuyenikono imagine son avenir en Suisse. Titulaire d’un permis B, il rêve de rejoindre une organisation internationale ou une ONG: «J’aimerais apprendre. Puis travailler, le plus vite possible. Je ne veux pas dépendre de l’aide sociale. D’autres que moi en ont besoin». Pour l’accompagner dans ses premiers pas dans les couloirs de l’université, le jeune homme peut compter sur une mentor, Mitra Tavakoli, une étudiante en géographie de 23 ans tout comme lui. Elle l’oriente dans ses démarches administratives, pour obtenir une carte d’étudiant, ou l’aide dans sa quête d’un nouveau logement. «La première chose qu’il a voulu savoir, c’est s’il y a un club de joueurs d’échecs dans l’établissement», raconte-t-elle.

Mambo Mhozuyenikono ne s’est pas demandé très longtemps s’il allait s’adapter à son nouvel environnement. «Je n’ai aucune difficulté à suivre les cours, explique-t-il. J’apprécie la liberté. Ici, je peux exprimer mes opinions sans crainte. Ce que m’apporte ce programme de plus important à mes yeux, c’est de socialiser, de comprendre comment on vit en Suisse».

*Nom d’emprunt


Des réfugiés dans les auditoires

Huit universités et hautes écoles suisses offrent aux réfugiés un programme pour renouer avec le monde académique

Huit universités et hautes écoles suisses disposent d’un programme pour encadrer les réfugiés et leur donner de nouvelles perspectives académiques. Martina von Arx, responsable du projet «Perspectives - études» auprès de l’Union des étudiant-e-s de Suisse (UNES), croit à l’effet bénéfique de cette offre: «Elle permet de nouer des contacts avec des étudiants du même âge et d’apprendre la langue, de s’habituer à la façon spécifique d’enseigner de nos hautes écoles et de ne pas perdre des connaissances académiques déjà acquises.»

Il y a une année, l’Université de Genève a lancé son projet pilote «Horizon académique». En plus d’un test de français, l’UNIGE demande que les requérants ou réfugiés soient diplômés au niveau bachelor ou master d’une université de leur pays d’origine ou alors qu’ils réussissent un examen d’admission. Sur les 84 candidats de la première volée, 35 ont été admis. «Douze nationalités sont représentées, avec une majorité de Syriens et d’Erythréens», précise Mathieu Crettenand, adjoint au rectorat.

Du côté de l’Université de Lausanne (UNIL), on voit les parcours de ce genre d’auditeurs dans une perspective à long terme: «Le but est qu’ils puissent atteindre un niveau de langue suffisant pour être intégrés plus tard comme étudiants réguliers dans une faculté», explique Nathalie Janz, adjointe à l’enseignement et aux affaires étudiantes. Finalement, un petit nombre de réfugiés sont inscrits dans une faculté comme étudiants réguliers: «Nous recevons moins d’une vingtaine de demandes, dont une petite dizaine est admise.» L’Université de Neuchâtel signale quatre inscriptions pour son propre programme.

Des voix critiques redoutent que cette offre n’entraîne un nivellement par le bas des études. L’UNES ne partage pas ces craintes: «Il n’y a aucun risque, les réfugiés ne sont qu’auditeurs et n’ont donc aucune influence sur le contenu, ni sur l’avancement d’un cours.» Pour avoir accès aux études, ces personnes sont obligées de remplir les mêmes conditions que tout autre étranger. «Ils se qualifient donc pour des études selon les critères qui garantissent le standard suisse», précise Martina von Arx.

Un postulat d’élus socialistes au Grand Conseil vaudois demande de renforcer l’accès des réfugiés aux hautes écoles. Une démarche semblable est en cours au parlement fédéral, où la conseillère nationale Claudia Friedl (PS/SG) a proposé lors de la session de mars une interpellation en ce sens. (Marco Brunner)

Publicité