Intelligence

Le mystère Giannakopoulos

Côté jardin, le politologue et criminologue Nicolas Giannakopoulos est directeur adjoint de l'Observatoire universitaire de la sécurité, à Genève. Côté cour, il cumule les activités d'enquêteur, d'actionnaire activiste, d'investisseur et de communicant pour ses clients privés. Révélations sur un caméléon de l'intelligence économique

Dans le matin gris d'un café de Plainpalais, Nicolas Giannakopoulos encaisse. Récemment suspendu de ses fonctions de directeur adjoint de l'Observatoire universitaire de la sécurité (OUS), à Genève, ce spécialiste du crime organisé habitué des médias se serait bien passé d'une nouvelle salve d'interrogations sur son profil protéiforme, ses activités officielles ou discrètes et les intérêts qu'il défend. Comme l'a révélé Le Temps, l'Université cherche depuis une semaine à faire toute la lumière sur le financement privé d'un séminaire organisé en octobre dernier par le Genevois et consacré au scandale 1MDB, la tentaculaire affaire de corruption qui fait vaciller la Malaisie et éclabousse son premier ministre, Najib Razak.

Méfiant, ou prudent, celui qui se définit comme «politologue, criminologue, analyste criminel et entrepreneur» pose devant son café sept pages de réponses écrites à nos questions, dont il a préalablement demandé les contours. Les traits tirés, il se sent victime «d'une campagne». Il répète avoir payé de sa poche la moitié des quelque 16'000 francs du budget de l'événement, le reste ayant été réglé par l'Observatoire du Crime Organisé (l'OCO), dont il est le fondateur et animateur. Mais l'Université - qui a déjà retiré son nom de son site internet - veut s'assurer que ce financement «non institutionnel répond pleinement aux règles».

Et pour cause: invitée dudit séminaire, Clare Rewcastle-Brown, la journaliste britannique qui a fait éclater le scandale 1MDB, vient de jeter un gros pavé dans la mare. Sur son blog, elle suggère que le Genevois de  47 ans, œuvrant pour le gouvernement de Kuala Lumpur, aurait organisé l'événement pour récolter des informations sur l'opposition malaisienne et sur l'enquête internationale en cours. Elle le soupçonne d'avoir orchestré une black op, une opération noire.

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Nicolas Giannakopoulos réfute en bloc ces accusations, qui lui «font mal». «Depuis les débuts de l'OCO, j'ai financé beaucoup de choses, assure-t-il. Si je ne le fais pas, personne ne le fera!» Le séminaire d'octobre - auquel ont participé des politiciens de l'opposition malaysienne, des ONG et des journalistes étrangers - «est apparu comme une opportunité», explique-t-il. «Cela fait partie de mon engagement. L'affaire 1MDB est l'une des affaires de corruption les plus importantes de ces 20 dernières années. Elle touche naturellement la Suisse. Comme d'habitude, il y a beaucoup de pièces du puzzle éparpillées un peu partout. Le rôle de l'OCO est de rassembler ces pièces et de les assembler dans un tableau qui apporte de la lisibilité.» Il promet un rapport académique complet sur l'affaire.

Lobbyiste occulte

Le discours a un petit air de déjà vu. Comme l'avait révélé Le Temps en 2015, Nicolas Giannakopoulos a déjà participé à une vaste opération de lobbyisme occulte du gouvernement kazakh pour obtenir l'extradition de France de l'oligarque Mukhtar Ablyazov. Des documents confidentiels démontraient en effet comment l'OCO avait été activé par FTI, une firme de relations-publiques londonienne au service du Kazakhstan, pour produire un rapport «indépendant» - mais critique - sur Ablyazov. Nicolas Giannakopoulos s'était alors défendu, affirmant que l'OCO avait refusé l'argent de FTI pour son rapport, lui-même bien réel. Il admettait pourtant avoir accepté des mandats de recherche, et de l’argent, de sociétés proches du gouvernement kazakh. Non pas à travers l'OCO, soulignait-il, mais via l'une de ses sociétés, Inside.co.

Inside.co, spécialisée dans l'analyse et l'investigation criminelle; Global Risk Profile, active dans la due diligence en matière de sécurité; CH-Communication SA, «actionnaire activiste»: trois sociétés genevoises dont il est l'animateur unique ou principal. Et encore High-Tech Bridge, spécialiste du «hacking éthique» et de la sécurité informatique, dont il est administrateur. En marge de son activité académique, et aussi discrètement que possible, Nicolas Giannakopoulos cumule les mandats pour ses clients privés, sur lesquels il reste muet. «Ma partie privée reste d'un côté, ma partie publique est de l'autre, dit-il. Je ne mélange jamais les deux. Par contre, mes revenus privés me servant à financer mon engagement public, ce qui m'offre une indépendance et une liberté qui dérangent parfois.» 

As du big-data

Loin du registre du commerce, Nicolas Giannakopoulos est également responsable de l'antenne suisse d'une société anglaise pas comme les autres: Strategic Communication Laboratories (SCL). Entreprise de recherche comportementale et de communication stratégique, SCL récolte et utilise des montagnes de données pour profiler les internautes et influencer leur prise de décision. Créée en 1993, SCL met depuis longtemps son savoir-faire au service de l'armée, des gouvernements et des partis politiques. SCL a notamment travaillé pour Nigel Farage, le leader du parti anglais Ukip, lors de sa campagne victorieuse vers le Brexit. En 2000 déjà, le Wall Street Journal rapportait que SCL avait été engagée pour améliorer l'image du président indonésien Abdurrahman Wahid, donnant lieu à une controverse sur ses activités.

Aux Etats-Unis, SCL s'appelle Cambridge Analytica. Fréquemment présentée comme la «machine qui a fait gagner Donald Trump», la société se vante sur son site d'avoir collecté «jusqu'à 5000 points de données sur plus de 220 millions d'Américains.» Très proche du président élu, Cambridge Analytica est principalement financée par le milliardaire conservateur Robert Mercer et a compté Stephen Bannon - le fondateur de Breitbar News et conseiller très radical de Donald Trump - parmi ses administrateurs.

Interrogé sur ses activités pour SCL en Suisse, Nicolas Giannakopoulos répond être «leur partenaire depuis longtemps». «Tout le monde voulait bosser avec eux, raconte-t-il. Je les ai rencontrés à Londres en 2010 et ils m'ont proposé d'ouvrir une antenne à Genève. Leur système de profilage est très impressionnant. C'est du micro-targeting: quand vous avez le profil des gens, vous savez comment leur parler. Moi, ce sont surtout les applications commerciales qui m'intéressaient. Surtout pour des entreprises qui ont beaucoup de data. Mais la vérité, c'est que je n'ai encore rien fait!»

Connexions malaisiennes

A croire Nicolas Giannakopoulos, SCL Suisse serait donc une coquille vide. Le Genevois assure ignorer aussi que le bureau de SCL en Asie du sud est est à Kuala Lumpur, en Malaisie. Et qu'il est dirigé par un certain Azrin Zizal, ancien officier de presse de Mukhriz Mahatir, ministre adjoint du commerce et de l'industrie jusqu'en 2013, dans le gouvernement de...Najib Razak.

Lors d'un entretien accordé le 11 février à un chroniqueur malaisien, Azrin Zizal file la métaphore du canapé pour expliquer l'activité du groupe: couleur, taille, durabilité, la manière dont les gens choisissent leur canapé peut renseigner sur leurs préférences politique. A lire le chroniqueur - qui «ne serait pas surpris» que SCL intervienne dans la campagne en vue des élections générales - Azrin Zizal ne cache pas son obédience: le communicant explique qu'un électeur de la coalition au pouvoir, celle de Najib Razak, choisira probablement un canapé «solide» et «stable», «quelque chose de sûr pour le futur». Là où un opposant au régime optera pour un choix «plus aventureux», «sans prendre en considération sa durabilité.» Difficile d'être plus clair.

Nicolas Giannakopoulos est donc officiellement le partenaire suisse d'une société qui ne fait pas mystère de sa proximité avec le pouvoir malaisien. Pure coïncidence, ou confirmation des soupçons de Clare Rewcastle-Brown? «Je ne savais rien de tout cela, vous me l’apprenez», promet le chercheur. Il répète n'avoir été intéressé que par «la partie commerciale de SCL» et assure avoir résilié son contrat avec SCL à la suite de nos informations. Sollicitée, la société a souhaité connaître le sujet de notre enquête avant de répondre. Une fois renseignée, elle n'a plus répondu du tout. Mais a pris le soin de faire disparaître sans attendre le nom de son responsable suisse de son site internet.

Homme d'affaires

Autre continent, autre affaire. Depuis le début de 2016, Nicolas Giannakopoulos est en campagne contre deux dirigeants de Softbank, le géant japonais des télécommunications, notamment propriétaire de l'opérateur téléphonique mobile américain Sprint. Le Genevois agit ici comme «actionnaire activiste», sa société CH Communication SA détenant 10'600 actions de Sprint, indique un document obtenu par Le Temps. Dans sa ligne de mire, l'Indien Nikesh Arora, alors numéro deux du groupe et pressenti pour succéder au fondateur, Masayoshi Son. Avec l'appui successif de deux grands cabinets d'avocats américains, Nicolas Giannakopoulos allègue dans de nombreux courriers de malversations commises par Nikesh Arora et par son «protégé» Alok Sama, dans d'anciennes fonctions. Au nom de l'éthique et des principes de bonne gouvernance, il demande leur radiation.

Interrogé sur ses motivations, Nicolas Giannakopoulos dit mener ce combat «avant tout pour Softbank». «C'est une boîte d'investissement extraordinaire, bâtie par un visionnaire, poursuit-il. Il faut protéger cela. J'avais peur que cette grande idée soit pillée par ces prédateurs sans scrupule. Là encore, je le fais parce que personne ne le fait.» Le combat n'est pourtant pas gratuit. Assume-t-il, ici aussi, personnellement les honoraires des avocats américains et l'ensemble des frais de cette croisade? Non, admet-il. Mais tout juste indique-t-il être soutenu par «de nombreux investisseurs.»

Nicolas Giannakopoulos, chevalier blanc de la gouvernance, actionnaire-citoyen désintéressé? Une nouvelle coïncidence vient troubler le narratif. En 2010, il s'associe avec un Américain, Charles E. Ergen, pour fonder CH Communication SA, au Grand-Lancy (GE). Originaire du Colorado, Charles E. Ergen est le fils de Charlie Ergen, président de Dish Network, colosse américain de la diffusion par satellite. Patrimoine: 19 milliard de dollars, 42ème fortune mondiale. Or Charlie Ergen est loin d'être étranger aux affaires de Sprint et de Softbank. En 2013, alors que Softbank proposait 20,1 milliard de dollars pour acheter l'opérateur, Charlie Ergen et Dish Network offrent, eux, 25,6 milliards. L'opération échoue et Dish Network doit s'incliner devant Softbank, mais le raid a au moins deux mérites, souligne alors Forbes: avoir fait grimper le prix de Sprint pour son concurrent et avoir fourni à Charlie Ergen de précieuses informations sur Sprint dans l'hypothèse d'un partenariat futur.

La campagne lancée par Nicolas Giannakopoulos contre l'héritier naturel de Masayoshi Son et son protégé servirait-elle d'une manière ou d'une autre les intérêts du milliardaire Charlie Ergen? «Cela n'a rien à voir, assure le Genevois. A l'origine, nous avions crée CH-Communication avec Charles E. Ergen pour distribuer les contenus Dish sur internet hors des Etats-Unis. Mais le projet a été abandonné et je me suis retrouvé avec une boîte vide. J'ai donc décidé de l'orienter dans l'actionnariat activiste.» Selon une source proche de Softbank, «le duel pour le rachat de Sprint a été très chaud entre Dish et Softbank. Mais Masayoshi Son n'en garde pas de rancune et Charlie Ergen n'a désormais ni plus ni moins d'intérêts qu'un autre concurrent à se lancer dans ce genre de campagne».

D'autres sources avancent que Nicolas Giannakopoulos pourrait aussi servir l'agenda d'un rival de Nikesh Arora - lequel a démissionné de Softbank en juillet 2016 - dans la perspective de la succession de Masayoshi Son. Mais rien ne permet de confirmer cette hypothèse. Le mystère reste donc entier, alors que le ton se durcit entre l'activiste et sa cible. En novembre 2016, le Genevois a déposé une plainte pénale à Genève, affirmant que l'une de ses sociétés, Global Risk Profile, avait été victime d'attaques informatiques. Dans ce document, sans accuser directement Softbank, il attire l'attention du procureur général Olivier Jornot sur le géant japonais, sur Nikesh Arora et sur Alok Sama.

Identifiant des coïncidences temporelles entre le début des attaques informatiques et la démission de Nikesh Arora, et affirmant être la cible «d'agence d'investigations étrangères mandatées pour nuire à [ses] intérêts», Nicolas Giannakopoulos écrit qu'il «n'exclut pas la possibilité que Softbank ou des individus au sein de la multinationale soient derrière ces attaques.» Le parquet genevois ne fait aucun commentaire sur cette plainte. Mais, selon nos informations, le Ministère public est saisi depuis peu d'une nouvelle procédure: une plainte en diffamation déposée cette fois-ci contre le Genevois par Softbank et Alok Sama. Contactée la multinationale ne souhaite pas commenter cette contre-attaque mais une chose est sûre: l'affaire est loin d'avoir trouvé son épilogue.

Correspondant suisse de SCL, mais totalement inactif; actionnaire activiste très remonté, mais sans agenda caché; lobbyiste occulte pour le Kazakhstan, mais par inadvertance: à entendre Nicolas Giannakopoulos, aucun mystère dans tout cela. Juste de nombreuses activités à la fois cloisonnées et cohérentes, qui nécessairement l'exposent. «Je fais énormément de choses, c'est mon engagement. C'est pour cela qu'on me retrouve dans toutes ces affaires: je cherche ce qui ne sent pas bon, et je le montre. C'est aussi simple que cela.»

Ces explications seront-elles suffisantes pour que l'Université de Genève choisisse de le réintégrer?«L’analyse en cours doit permettre à l’Unige de préciser au besoin ses rapports avec Monsieur Nicolas Giannakopoulos», répond pudiquement l'alma mater.

 

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