Urbanisme

Bataille pour le vide au coeur de Zurich

Inaugurée il y a trois ans, la Sechseläutenplatz face à l’opéra fait la fierté des Zurichois. Mais certains la trouvent trop occupée, entre le cirque, le marché de Noël et le ballet des manifestations qui ont lieu tout au long de l’année. Une initiative exige qu’elle soit libérée 300 jours par an. La ville tente de trouver un compromis

C’est une vaste étendue grise, sans arbre, sans ombre. Mais ce qui aurait pu devenir un désert de pierre en plein coeur de la cité, entre l’opéra et la vieille ville, s’est transformé en véritable oasis pour les Zurichois. Depuis sa renaissance en 2014, la Sechseläutenplatz n’est plus une place où on ne fait que passer. On flâne, on se donne rendez-vous, on prend sa pause déjeuner.

Alors que les citadins bravent le froid pour prendre d’assaut, entre deux giboulées, les chaises qui parsèment cette esplanade, une commission du parlement zurichois se penche sur une épineuse question: comment ramener la sérénité sur la plus grande place publique de Zurich?

Car l’espace est depuis quelque temps au coeur d’une querelle entre la ville et une poignée de citoyens, qui réclament une «Sechseläuten libre». Dans leur viseur: le ballet de grandes manifestations qui rythment les saisons: Cirque Knie, festival international du film, marché de Noël, cortège du 1er mai. Ce lundi se tiendra la plus zurichoise de toutes les fêtes: la fête du printemps où l’on se presse pour voir brûler le Bögg – bonhomme hiver zurichois. Il est loin, le temps où les autorités utilisaient cette plaine pour planter des patates afin d’assurer l’alimentation de la population en temps de guerre.

Dans leur initiative, ces citadins exaspérés exigent que la Sechseläutenplatz ne puisse accueillir des manifestations que 65 jours par an, au lieu de 185 actuellement. «Qu’est ce qui amène le plus de vie, un énième marché de Noël, ou les rencontres entre inconnus? Il se passe énormément de choses sur une place libre: les passants se croisent, ils se parlent, affirme Samuel Hug, enseignant et meneur de la fronde. La Municipalité veut du pain et des jeux pour les touristes et le prestige international. Nous réclamons que la place soit rendue aux Zurichois».

«Le courage du vide»

Face à cette rébellion, les autorités concèdent: la place Sechseläuten a connu une frénésie événementielle sans pareille. La conservatrice NZZ, dont les locaux donnent sur la place, s’était même livrée à un plaidoyer réclamant à la ville d’avoir «le courage du vide», dans un article avec un carré blanc en guise de photo, censé inspirer les élus. Car le journal a bien compté: la place n’a connu qu’un seul jour libre, entre juillet et octobre 2014. La maire Corine Mauch n’avait-elle pas promis un «espace de l’ouverture»?

Mais la ville tient à la tenue de manifestations – «largement appréciées», souligne le Conseiller Municipal Filippo Leutenegger – qui font rayonner Zurich au-delà de ses frontières. Et permettent, aussi, de rentabiliser les 17 millions de francs investis pour construire cette esplanade de quartzite, une pierre puisée dans les montagnes des Grisons.

Pour répondre aux doléances, la Municipalité propose donc ce «compromis»: réduire de 185 à 125 le nombre de jours d’occupation de la place. C’est encore beaucoup trop aux yeux du comité «pour une Sechseläutenplatz libre». Une commission du conseil communal s’affaire en ce moment à trouver une solution capable de faire capituler les initiants. Mais il y a de fortes chances que l’affaire aboutisse à une votation communale comme la démocratie suisse en a le secret, où l’on questionnera les citadins sur la dose de vide qu’ils souhaitent au coeur de leur cité.

Une interrogation essentielle aux yeux de l’architecte et spécialiste de l’histoire de l’urbanisme, Vittorio Magnago Lampugnani: «Oui, laisser une place vide quand l’espace manque est un luxe. Pourtant c’est une nécessité absolue, justement, pour compenser la densification qui touche tous les quartiers des villes.»

Chic et populaire

Il y a bien quelques esprits critiques pour juger la Sechseläuten trop grise et nue. Mais depuis qu’elle a été rénovée, l’esplanade de quartzite a conquis le coeur des Zurichois. Ouverte, bordée d’une gare d’un côté, du lac de l’autre, point de jonction entre plusieurs quartiers, elle fonctionne à la fois comme lieu de passage et de rencontre. A la fois chic et populaire, son minimalisme élégant sied plutôt bien au snobisme du quartier de Seefeld. Mais ce n’est pas tout. «L’espace vide fait partie de son succès. Une place doit pouvoir offrir des occasions de spontanéité», relève l’architecte.

La Sechseläutenplatz n’attire pas que les passants. Elle intéresse aussi les chercheurs. Antonia Steger en a fait un sujet d’étude, depuis l’été dernier. «Avant 2014, il n’y avait pas autant de vie sur cette place, souligne la doctorante au département» «Language and Space» de l’université de Zurich Ce n’est pas seulement lié au prestige qu’elle a gagné suite à sa rénovation. Mais aussi à sa capacité de retenir les passants et créer des occasions d’interagir. Les citadins se sont approprié l’espace dans leur vie quotidienne». Jusqu’à 500 personnes se croisent sur la Sechseläutenplatz en été, estimait l’an dernier une étude de la haute école de Lucerne.

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