Energie

Les éoliennes, une histoire d’amour-haine

A St-Brais (JU), des inconnus ont mis le feu au transformateur des éoliennes, tandis que le Jura bernois a fait de cette énergie une attraction touristique. Etude de deux cas d’école

A un mois de la votation sur la stratégie énergétique 2050, la Suisse vit un nouvel épisode de la «guerre des éoliennes». Mardi 18 avril, un comité environnemental contre le projet de Doris Leuthard et du parlement a focalisé son opposition sur l’énergie éolienne. Il craint une industrialisation du paysage, notamment dans l’arc jurassien, cela pour une production d’électricité «très faible».

Actuellement, on ne recense en Suisse que 37 turbines et la réalité du terrain est à chaque fois très différente. A St-Brais, les deux éoliennes qui ont été érigées en 2009 sur le site du Plain surplombent cette commune de 230 âmes. L’une d’entre elles donne l’impression d’être accolée au village.

«Les éoliennes de St-Brais sont la honte de la profession», tonne Pascale Hofmeyer. Elle et son mari Philippe habitent une ferme multiséculaire au centre du village. Ils avouent qu’ils étaient acquis à la cause des énergies renouvelables avant l’installation des deux machines. Car depuis, leur vie est devenue «une torture» lorsque ces turbines moulinent sans discontinuer jusqu’à deux semaines d’affilée. «J’ai des problèmes d’ouïe, des maux de tête et des douleurs au niveau de la cage thoracique», ajoute Pascale Hofmeyer.

Dans son blog «Voisine d’éoliennes industrielles», celle-ci dénonce souvent «l’arrogance» des autorités et leur «complicité» avec les investisseurs, en l’occurrence le groupe ADEV de Liestal. «La plupart du temps, les promoteurs achètent le silence des autorités et des agriculteurs de diverses manières», affirme-t-elle encore.

Une version des faits que dément le maire Frédy Froidevaux. «Non, St-Brais n’est pas un mauvais exemple. Nous avons respecté toutes les recommandations des autorités fédérales», rétorque-t-il tout en précisant que les opposants ne forment qu’une «petite minorité» de gens dans le village. Quant aux accusations de corruption, il les réfute vivement: «C’est un parc éolien citoyen, qui a été approuvé à l’unanimité par une assemblée communale en 2007. La commune touche 2% du prix de vente de la production vendue, soit entre 35’000 et 45’000 francs par an. Ce projet nous a aussi permis d’améliorer notre réseau électrique». Il n’empêche: ce projet garde de farouches détracteurs, si l’on en croit l’incendie criminel du 14 octobre 2016 qui a ravagé l’infrastructure électrique du parc avec à la clé des dégâts pour quelque 100’000 francs. Pour l’instant, la police enquête toujours.

Succès du Mont-Crosin

Rien de tout cela sur les hauteurs de Saint-Imier, entre Mont-Soleil et Mont-Crosin. Tout est calme ici, bien que ce parc soit plus de dix fois plus grand qu’à St-Brais. C’est que l’entreprise Juvent, détenue en majorité par BKW, a su soigner le contact avec la population lorsqu’elle a ouvert son parc en 1996 déjà avec trois machines. Déjà à la manœuvre à l’époque, son président Martin Pfisterer raconte qu’il a travaillé sur trois plans: une approche intégrative – et non technique – du projet, le respect mutuel entre partenaires et la recherche de solutions gagnant-gagnant.

Surprise par la demande de clients prêts à payer plus cher cette énergie, Juvent a peu à peu développé son parc pour atteindre aujourd’hui une production de 57 millions de kWh en 2016. Ce parc compte désormais 16 turbines, dont quatre toutes nouvelles, qui devraient permettre d’atteindre cette année une production record de 70’000 kWh, soit l’équivalent de la consommation annuelle d’électricité de plus de 15’000 ménages. Presque la totalité de ceux du Jura bernois.

Au Mont-Crosin, la région s’est identifiée au parc, qui reçoit chaque année quelque 15’000 visiteurs payants, dont 350 classes d’école. Elle en a fait le symbole d’un tourisme doux. Les agriculteurs organisent des balades en calèche, une activité qui rapporte près de 50’000 francs par an aux plus dynamiques. La société d’élevage a intégré les turbines à son logo. Un fromager a même fabriqué «une éolienne à la crème» pour l’heure du dessert.

Alors, tout est-il pour le mieux dans le meilleur des mondes? Non, bien sûr. «Il y a des nuisances, mais celles-ci sont fortement exagérées par les détracteurs de l’éolien», assure Pierre Berger, le surveillant des installations. Le bruit ne touche qu’une vingtaine de familles paysannes, les localités de Saint-Imier, Villeret et Cormoret étant à plus d’un kilomètre du site. L’hiver, aucun skieur de fond n’a jamais été blessé par un jet de glace. Et le nombre d’oiseaux morts se compte par unités, et non par centaines ou milliers.

La clef du succès au Mont-Crosin, c’est une étroite collaboration avec les propriétaires de terrain, voisins, communes et milieux de l’environnement, notamment la Ligue suisse pour la protection du paysage. En 2007, celle-ci a participé à une étude concluant au fait qu’on pourrait «implanter au maximum 25 à 30 turbines». Mais le président de Juvent se montre plus prudent: «En raison des prescriptions existantes à propos surtout des distances à respecter par rapport aux habitations, on ne pourra guère dépasser les 16 éoliennes actuelles», déclare Martin Pfisterer. De manière générale, celui-ci croit qu’il sera «difficilement possible» d’implanter plus de 100 turbines sur toute la chaîne jurassienne entre Genève et le canton d’Argovie. Selon lui, la Suisse ne comptera pas 1000 grandes machines en 2050, un chiffre articulé par les détracteurs de l’éolien, mais ne figurant nulle part dans la loi sur l’énergie soumise au vote le 21 mai prochain. «Ce n’est pas réaliste», conclut-il.

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