Elevage

Dans le Val-de-Ruz, l'arrivée d'une mégaferme sème la discorde

Début 2018, la halle d'engraissement de Coffrane (NE) accueillera 600 taureaux sur une surface d'un hectare. Un projet d'une ampleur inédite en Suisse romande, jugé démesuré par ses opposants qui dénoncent une «usine à viande» 

Le terrain ne ressemble pour l’heure qu’à un immense champ de terre retournée, coincé entre les villages de Coffrane et de Montmollin, sur les hauteurs de Neuchâtel. D’ici un an, pourtant, 600 taurillons grandiront dans cette halle d’engraissement d’un hectare avant d’être conduits à l’abattoir. Mais la quiétude actuelle des lieux est trompeuse. Pendant cinq ans, quelque 60 oppositions, toutes déboutées, et une pétition de 13’500 signatures ont tenté d’empêcher le début du chantier qui a finalement démarré le 27 février dernier. D’une ampleur inédite en Suisse romande, la future exploitation suscite la colère des défenseurs du bien-être animal et de l’environnement, qui fustigent la création d’une «usine à viande».

Le projet de mégaferme dépasse la simple querelle de village. Il voit s’affronter deux visions de l’agriculture, deux modèles d’exploitation. Au cœur du débat: le délicat impératif du «produire local» et, avec lui, son lot de paradoxes. L’élevage intensif sur sol suisse est-il pire que l’importation de viande du Brésil ou d’Argentine? Etant donné les forts besoins en maïs, base de l’alimentation des bêtes, peut-on vraiment garantir une production 100% suisse?

«Je vois les choses en grand»

Le maître des lieux, Stéphane Jeanneret, 36 ans, en impose. Déjà trois générations que sa famille élève des bœufs dans son fief de Montmollin. Lui-même s’affaire dans les écuries depuis 12 ans. «Je suis jeune, je vois les choses en grand, où est le problème? questionne-t-il. Mon exploitation est en règle. L’élevage à grande échelle n’est pas synonyme d’OGM, d’hormones, de maltraitance ou encore de dégâts environnementaux.» Sous ses airs bonhommes, le gaillard tient un plan millimétré. Chaque mois, 30 veaux non castrés, âgés de 4 à 7 semaines et pesant 120 kilos, intégreront l’exploitation tandis que 80 autres la quitteront. Les taureaux pèseront alors entre 500 et 600 kilos et seront vendus environ 2500 francs.

Panneaux solaires photovoltaïques sur le toit, réutilisation des excréments pour produire du fumier, courettes extérieures avec libre passage: Stéphane Jeanneret ose la comparaison, sa halle est un «hôtel 5 étoiles» pour animaux, de taille modeste en comparaison européenne. L’écurie de 3750 m2 compte une marge de 1500 m2 par rapport au nombre d’animaux détenus: «Non pas en prévision d’une extension, mais plutôt pour prévenir la modification des lois.» Coût de l’installation? Entre 4 et 5 millions de francs.

Pas de quoi rassurer Sabine Finger, membre fondatrice du collectif «Non à la halle d’engraissement de Coffrane» qui s’est formé mi-mars. Et encore moins entamer son énergie combative.

L’Amérique débarque dans l’assiette

«Qu’on le veuille ou non, les bêtes seront confinées et gavées, déplore la militante qui brandit le spectre de la Ferme des 1000 vaches en France. Cela aura un impact sur leur vie et sur la qualité de la viande. Nous ne voulons pas de ce type d’agriculture mécanisée.» Son idéal? Des structures à taille humaine, respectueuses des besoins des animaux et du développement durable. Reste-t-on enfermé dans une opposition idéologique stérile? «Non, lance Sabine Finger, chauffée à bloc. Il s’agit d’un enjeu de santé publique. Avec ce projet, c’est le système américain qui débarque dans notre assiette. En Suisse, on a les moyens de faire autrement, alors faisons-le!» Deux manifestations sont prévues le 29 avril à Cernier et Geneveys-sur-Coffrane pour «informer la population».

S’il reconnaît que les lois suisses comptent parmi les plus restrictives, Josy Taramarcaz, membre des Verts neuchâtelois, craint quant à lui le recours systématique aux antibiotiques. «Réunir des bêtes de différentes provenances augmente le risque de maladie, détaille le conseiller agricole spécialisé dans le bio. A terme, c’est la résistance aux médicaments qui se profile.» Des taurillons biberonnés aux antibios? Pas chez Stéphane Jeanneret qui assure que les bêtes seront déjà sevrées en arrivant chez lui. «Je pratique déjà ce système dans ma ferme. En deux ans, le vétérinaire n’est venu que deux fois.»

Préoccupations écologiques

Au souci du bien-être animal, s’ajoutent des enjeux environnementaux. Selon Josy Taramarcaz, le maïs, très gourmand en eau, modifiera le paysage aujourd’hui recouvert d’herbage. A l’arrivée, il prédit une érosion des sols. «Il sera en outre impossible d’éviter l’importation.» «Tout le fourrage sera produit sur mes terres», assure au contraire l’éleveur en balayant les alentours d’un geste de la main. «En accélérant le rendement on va créer une pression sur les prix, plaide encore Josy Taramarcaz. Les petites exploitations vont souffrir. C’est un autogoal pour la profession.» Sur ce petit lopin de terre, le combat prend l’ampleur de la bataille de David contre Goliath.

Autre point de litige: l'ancienne décharge enterrée sous la superferme. Pour la militante Sabine Finger, le principe de précaution n’a pas été respecté. «Le jour où il faudra assainir les sols que fera-t-on?» «Le projet de M. Jeanneret répond à toutes les exigences», assure le chef du Service de l’énergie et de l’environnement du canton de Neuchâtel, Yves Lehmann. Fermée en 1998, la décharge de Rive contient encore des ordures ménagères, des encombrants, des déchets de chantiers et industriels. Le site continuera d’être surveillé. Le comité d’opposition, lui, veut à nouveau faire analyser l’ancienne «poubelle du canton».

Rôle du consommateur

Malgré les mécontentements, le chantier se poursuit. «Il s’agit d’un choix cohérent pour l’agriculture locale, estime Pierre-Ivan Guyot, chef du Service de l’agriculture de Neuchâtel. Avec des circuits courts, des garanties de qualité et un travail en réseaux pour les exploitations de la région.» Il précise toutefois que ce modèle à grande échelle n’est pas destiné à se généraliser. Selon la Fédération suisse des engraisseurs de veaux, la plupart des éleveurs détiennent une centaine de bêtes. Une minorité, seulement, entre 300 et 500. L’Office fédéral de l’agriculture ne dénombre que huit exploitations avec plus de 500 bovins, dont sept en Suisse alémanique.

Alors que l’initiative «Pour la souveraineté alimentaire», qui faisait la part belle à l’agriculture écologique, vient d’être rejetée par le Conseil fédéral, est-on en train de s’accrocher à l’image d’Epinal des bœufs dans les pâturages verdoyants? «Cela reste possible en été, mais c’est évidemment plus coûteux, estime Olivier Droz, lui-même éleveur de bovins depuis 40 ans à la Chaux-de-Fonds. La taille de la halle choque, mais, en réalité, Jeanneret fait en plus grand ce que beaucoup font déjà en plus petit.» En définitive, c’est dans les rayons des magasins que se joue l’équation. «Le consommateur aime voir le bœuf dans le pré, mais il achète le moins cher au supermarché», note Josy Taramarcaz.

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