Suisse alémanique

Un imam tourmente Bienne

Bienne est secouée par l’histoire d’un réfugié établi en Suisse depuis vingt ans qui aurait prêché la haine contre son pays d’accueil tout en bénéficiant de l’aide sociale

La polémique enfle dans le canton de Berne. Abu R., imam autoproclamé de la mosquée Ar-Rahman de Bienne aurait tenu des prêches haineux tout en bénéficiant d’aides durant vingt ans, selon une enquête du Tages-Anzeiger. Ce cas particulier ne laisse pas indifférent car il se situe au carrefour de plusieurs questions inflammables: la surveillance des imams, les bénéficiaires de l’aide sociale de longue durée, ou l’intégration des réfugiés. Il révèle aussi l’impuissance des autorités à agir face à la dérive d’un individu.

Poursuivi en Libye pour islamisme

Abu R., 64 ans, a fuit la Libye en 1998, direction la Suisse où il obtient l’asile politique. Il se disait alors poursuivi par le régime de Mouammar Kadhafi pour sa proximité avec les frères musulmans, un groupe islamiste réprimé par l’ancien dictateur libyen. Mais après la chute de l’autocrate en 2011, le réfugié établi à Nidau (BE) se serait mis à voyager régulièrement dans son pays d’origine à l’aide d’un passeport libyen. Sur place, il aurait livré des discours virulents contre la «dépravation» de l’Occident. Il aurait aussi effectué des pèlerinages à la Mecque et résidé dans des hôtels de luxe.

En Suisse, Abu R. subsiste grâce à l’aide sociale. L’homme – au bénéfice d’un permis C depuis 2013 et désormais à l’AVS – ainsi que sa famille composée de trois autres personnes, ont reçu quelque 600 000 francs de subventions entre 2004 et 2017, confirment les autorités de la commune bernoise. Il parle des bribes d’allemand et de français et n’a pas eu d’emploi durant ces années. Les autorités n’ont aucune connaissance de prêches haineux rapportés par la presse. Abu R. aurait appelé à «l’anéantissement» des juifs et des chrétiens, indique Tages Anzeiger. Au quotidien zurichois, le Libyen rétorque via son avocat qu’il place «l’amour, la générosité et la tolérance» au coeur de sa relation avec les non-musulmans.

«Passé sous le nez»

L’UDC, par la voix d’Adrian Amstutz, s’insurge dans un éditorial jeudi: «Un prêcheur de haine financé par l’argent des contribuables à Bienne: qu’est-ce qu’on attend pour réagir?». Pourtant, les principaux responsables, dans cette affaire sont des élus UDC. D’abord, Roland Lutz, Municipal chargé des affaires sociales de la commune de Nidau: «Cet homme nous est passé sous le nez», admet-il. Il y a quelques années, la commune a «signalé» le réfugié parmi une liste d’autres bénéficiaires de l’aide sociale de longue durée dans le village. Le libyen n’était pas particulièrement visé: il s’agit d’une procédure classique lorsqu’une personne se trouve depuis longtemps à l’assistance, souligne l’élu local. «Quel que soit le degré d’intégration du bénéficiaire et la durée recevoir l’aide sociale ne constitue pas une infraction», précise-t-il. La commune ne savait rien des voyages, ni des activités du bénéficiaire dans la mosquée, qui pourraient relever d’un abus si elles étaient rémunérées et non déclarées.

Asile révoqué

Autre responsable dans cette affaire, le directeur des affaires sociales cantonales à Berne, l’UDC Pierre-Alain Schnegg, rebondit quant à lui pour plaider en faveur de sa réforme de l’aide sociale, débattue au niveau cantonal: «nous réclamons un durcissement des conditions». Principale mesure: la réduction des prestations jusqu’à 30% pour ceux qui ne maîtrisent pas au moins une langue nationale. Début août, le Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM) a décidé de révoquer l’asile et retirer sa qualité de réfugié à Abu R., car il s’est rendu plusieurs fois dans son pays d’origine et possède un passeport libyen, indiquent les autorités cantonales.

Mais ce sont surtout les prêches de cet imam autoproclamé, qui créent le malaise. A Bienne, le responsable Beat Feurer, directeur de l’action sociale et de la sécurité et conseiller municipal, UDC lui aussi, a entendu le nom de Abu R. pour la première fois par les médias. «Nous ne sommes pas habilités à réaliser un travail de police pour surveiller des individus potentiellement dangereux. C’est la tâche de la Confédération». La ville étudie la possibilité de déposer plainte contre le réfugié libyen pour incitation à la haine.

Aussi bien la mosquée de Bienne que l’imam au coeur de l’attention «sont connus de notre service depuis longtemps», affirme le Service de renseignement de la Confédération (SRC), en réponse à nos questions. Ce lieu de culte, où le président du conseil central islamique Nicolas Blancho avait ses habitudes, avait déjà fait parler de lui. Deux de ses jeunes fidèles sont partis faire le djihad au Proche-Orient. Le SRC est en mesure d’agir «s’il possède des indications concrètes sur des activités extrémistes violentes». Des déclarations extrémistes politiques ou idéologiques «sans référence concrète à la violence» ne font pas partie de ce cas de figure. Mais, précise-t-il, les renseignements ne disposent d’«aucune base légale qui l’autorise à surveiller de façon régulière les mosquées ou les imams et leurs activités sans indice sur une menace potentielle pour la sécurité intérieure ou extérieure de la Suisse».

Pour la chercheuse du Centre Islam et Société de Fribourg, Mallory Schneuwly Purdie, ce genre de cas doit alerter les autorités: «Notre système, qui ne reconnaît officiellement l’existence que des deux Églises historiques, atteint ses limites. Les centres religieux musulmans sont des associations privées. En tant que telles, elles ont des droits, les autorités ne peuvent intervenir comme bon leur semble pour les surveillance». La chercheuse exhorte les pouvoirs publics à mener une réflexion sur le statut des minorités religieuses : «Il faut mettre en place un cadre clair qui spécifie leurs droits et devoirs et permette d’instaurer un lien avec les autorités. Ce n’est qu’ainsi qu’on évitera un fonctionnement en vase-clos».

 

Publicité