Le PDC n’en finit plus de traîner son spleen. Il y a une année, il laissait filer son siège historique au Conseil des Etats dans le canton de Fribourg. Plus récemment, il essuyait une déconvenue lors des élections communales valaisannes, le PLR lui chipant même la place de première force politique dans les plus grandes communes de la partie francophone du canton. Dimanche dernier, enfin, il échouait dans sa tentative de regagner son deuxième siège au gouvernement du Jura perdu lors d’une partielle au printemps dernier. Pour le PDC, qui a longtemps fait corps avec les institutions du petit dernier des cantons suisses, la perspective d’une législature complète avec un seul ministre est un affront. Un séisme qui résonne alors qu’en 2021, les démocrates-chrétiens sont sous la menace de perdre un siège au Conseil d’Etat tant en Valais qu’à Fribourg.

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Le conseiller aux Etats jurassien Charles Juillard, vice-président du PDC suisse, relativise l’échec en son fief, dû en grande partie, selon lui, au Covid-19 qui a poussé les électeurs à «reconduire le gouvernement dans son ensemble pour ne pas rajouter de l’incertitude à l’incertitude». Il rappelle que son parti demeure le plus important du parlement jurassien, avec une députation dont la moyenne d’âge a été rajeunie de douze ans.

Polarisation de la politique suisse

Pourtant, le PDC a rarement été autant sous-pression dans ses bastions romands. L’érosion est lente, mais semble inéluctable. Même s’il avait perdu son statut de parti confessionnel depuis les années 1970, alors que les terres catholiques se sécularisaient dans le sillage du concile Vatican II, il s’est longtemps maintenu au pouvoir. Au début des années 1990, le PDC demeurait le parti le plus représenté dans les exécutifs cantonaux. L’année 1991 marque cependant un tournant. Secouée par la campagne de la votation sur l’adhésion à l’EEE, la politique suisse se polarise. Les élections qui se gagnaient auparavant au centre, au bénéfice de politiciens démocrates-chrétiens consensuels, se gagnent de plus en plus sur les pôles. Symbole de ce processus, le 10 décembre 2003, le tribun UDC Christoph Blocher éjecte la PDC appenzelloise Ruth Metzler du Conseil fédéral.

«Le marché politique suisse est devenu ultra-concurrentiel, confirme l’historien et politologue fribourgeois Bernhard Altermatt, qui fut candidat démocrate-chrétien aux dernières élections fédérales. Dans une telle configuration, c’est forcément le Grand Vieux Parti qui a le plus de plumes à perdre.» Il met néanmoins en garde contre la tentation de tirer des parallèles entre des histoires et des environnements si différents. Le Valais est un canton de montagnes; Fribourg est au contraire un canton typique de plaine, enserré entre l’Arc lémanique et Berne. Ainsi, ébranlé par le boom démographique, le PDC fribourgeois renonça en 1981 de lui-même à sa majorité absolue au Conseil d’Etat, lors du fameux congrès de Tavel. A ce même moment, dans le Jura, le PDC construisait l’ossature institutionnelle du tout nouveau canton entré en souveraineté en 1979.

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En Valais, le PDC conserve encore et toujours la majorité absolue du Conseil d’Etat avec trois élus sur cinq. Mais, lors des élections cantonales de mars prochain, le troisième siège démocrate-chrétien, laissé vacant par Jacques Melly, sera la cible de tous les appétits. Surtout qu’il sera défendu par un quasi-néophyte en politique, Serge Gaudin, qui aura de la peine à se faire connaître si les restrictions liées à la pandémie devaient durer. «Nous avons choisi de défendre ce siège, nous allons tout faire pour», affirme Vincent Baud, le secrétaire général du PDC du Valais romand (PDCVr). Le coup de semonce des communales va, selon lui, servir à rassembler: «Je ne crois pas qu’on s’est endormi sur nos lauriers, c’était peut-être le cas il y a dix ou quinze ans, plus aujourd’hui.»

Dépasser l’esprit de clocher

Rappelant que le PDC au niveau cantonal est dans les faits formé de trois partis distincts (PDCVr, ainsi que les démocrates-chrétiens et les chrétiens-sociaux dans le Haut-Valais), le défi aux yeux de Vincent Baud sera de s’unir et de dépasser l’esprit de clocher qui perdure encore. Il observe également un clivage qui s’accroît à l’intérieur du canton entre ville et campagne, mais aussi entre les régions: «Dans le Haut, on se retrouve avec un PDC très conservateur. Plus on descend le Rhône, plus le parti évolue et devient chrétien-social et compte de femmes sur ses listes…»

Plus tard dans l’année, en novembre 2021, c’est le troisième siège PDC au Conseil d’Etat fribourgeois (il compte sept membres) qui sera également menacé. La candidature déjà annoncée de l’ancien président du Parti socialiste suisse, Christian Levrat, fait souffler un vent de conquête sur la gauche, qui n’a plus que deux élus au sein de l’exécutif cantonal. Dans un même temps, les démocrates-chrétiens doivent trouver un successeur à Georges Godel, l’homme fort du gouvernement fribourgeois, qui se retirera après trois législatures. Le président du PDC fribourgeois, Damiano Lepori, tempère: «Le second siège PLR, remporté lors d’une élection complémentaire marquée par les divisions entre socialistes et Verts, est tout autant menacé que notre 3e siège.»

«Potentiel électoral sous-estimé»

Damiano Lepori s’affiche serein face aux Cassandre: «On nous a prédit la perte de ce siège en 2013 déjà, lors de la complémentaire provoquée par le départ d’Isabelle Chassot, puis en 2016 lors de la générale. Nos adversaires ont systématiquement tendance à sous-estimer le potentiel électoral du PDC, qui reste important.» Ainsi, le 8 novembre dernier, le parti est sorti grand gagnant en Singine, avec quatre élus à l’exécutif de la nouvelle commune fusionnée de Tavel. Une élection anticipée que beaucoup considèrent comme le coup d’envoi d’une intense année électorale fribourgeoise, avec encore les communales au mois de mars 2021.

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Reste que la sociologie de la population de ces trois cantons s’est modifiée durablement. Les campagnes se sont «rurbanisées», la pendularité augmente. Sans oublier les récentes vagues verte et violette. Au niveau suisse, le PDC est lui-même en plein processus en vue d’un changement de nom, «Le Centre», plus à même d’ancrer le parti dans un véritable engagement au centre de l’échiquier politique et d’attirer un nouvel électorat urbain, moins attaché à l’étiquette chrétienne. Pour Bernhard Altermatt, ce repositionnement, ajouté à une fusion avec le PBD, a surtout pour l’heure des effets outre-Sarine et encore peu en Suisse romande. Pour l’historien fribourgeois, la clé du rebond du parti se situe «dans une véritable politique de formation de la relève».