Il y a cinq ans, le président de la commune, à peine remis de ses émotions, recevait les journalistes qui affluaient à Andermatt dans les locaux à peine chauffés de l’Office du tourisme. Tombé du ciel, un milliardaire égyptien inconnu était prêt à investir des centaines de millions de francs pour un complexe touristique à 3000 lits dans l’ancienne garnison militaire au pied des cols. Aujourd’hui, Samih Sawiris est plus connu que le héros local Bernhard Russi.

Et le pavillon sans grâce a fait place à un chalet flambant neuf aux larges fenêtres qui abrite toujours les responsables du tourisme, mais laisse la part belle au loft de démonstration d’Andermatt Swiss Alps, la filiale d’Orascom chargée de la réalisation de New Andermatt. Un coin cheminée alternant bois et pierre, des canapés de cuir brun reproduisent le luxe rustique qui doit caractériser le style des futures résidences et chambres d’hôtel. Le prospectus parle de «chic alpin». La maquette montre l’ampleur du projet. Sur une surface presque aussi grande que l’actuel village, 42 immeubles avec appartements, une vingtaine de villas et cinq hôtels doivent sortir de terre. Plus un centre sportif et de loisirs et, s’étendant dans la vallée d’Urseren, un terrain de golf. La vente des appartements n’a pas démarré sur les chapeaux de roue. Mais la confiance dans l’investisseur est intacte: «Nous avons vu Samih Sawiris. C’était comme un rêve pour nous», a écrit Laura, de son écriture appliquée, dans le livre d’hôtes.

Andermatt, en janvier, semble figé dans l’attente. Tous les cols sont fermés et les rares touristes en souliers de ski tanguent sur la mince couche de neige glacée qui recouvre rues et chemins. Seul signe perceptible des bouleversements qui attendent la station, le chantier de l’hôtel cinq étoiles entre la gare, toujours aussi peu accueillante, et le village. Il faut faire dorénavant un détour pour accéder à la maison de retraite, îlot perdu en bordure de l’immense fosse. Sur ce site s’élevait depuis la fin du XIXe siècle l’hôtel Bellevue, un édifice Belle Epoque avec patinoire témoignant de la vitalité du tourisme dans la vallée. Il a été démoli sans états d’âme en 1986. Le nouvel hôtel, baptisé «The Chedi Andermatt», du nom de la chaîne des promoteurs, n’a rien gardé du charme rétro du bâtiment.

En s’aventurant le long de la route principale, la Gothardstrasse, on découvre toutefois les premiers signes annonciateurs d’une mue. Plusieurs bâtiments ont été refaits ou construits à neuf. Andermatt est un peu comme la Reuss ces jours-ci, une rivière qui bouil­lonne sous une couche protectrice de glace bleue. En face de la Coop, un style plus urbain a fait son apparition, par exemple une stricte façade grise aux larges baies vitrées. Epicerie accueillante avec petit bar devant la vitrine, l’«Urner Gnuss» – «Aux saveurs uranaises» – s’est agrandi. Le propriétaire a déjà profité d’augmenter le loyer, même si le chiffre d’affaires ne s’est pas encore envolé. Jordana Christen, 30 ans, qui tient avec sa sœur ce magasin de spécialités depuis six ans, reste positive face aux plans de Samih Sawiris. «Il fallait qu’il se passe quelque chose. Mais ceux qui croient qu’il va tout nous payer se mettent le doigt dans l’œil.» Sa sœur ajoute: «Il ne va pas tout construire d’un coup, c’est déjà bien.» Avec une cliente, elles expriment un souci omniprésent dans la localité: que les prix montent et que les logements deviennent inabordables pour les indigènes.

Flairant la bonne affaire, les promoteurs n’ont pas tardé. Depuis 2005, 150 nouveaux appartements de vacances ont été construits. En un temps record, la municipalité a réagi en édictant un règlement qui impose aux investisseurs de réserver la moitié des nouveaux logements qu’ils construisent à des personnes habitant toute l’année à Andermatt. Un modèle qui pourrait faire école. Car sous ses airs de garnison endormie, Andermatt a été forcé de moderniser son organisation au pas de charge. Le président qui recevait les journalistes il y a cinq ans a pris sa retraite à la fin de 2010. Son successeur, Roger Nager, est employé à 100% par la commune pour un salaire annuel de 140 000 francs, une première dans le canton d’Uri. Face à la complexité du projet – plan de zones, plan de quartier, concours d’architecture –, le travail de milice des autorités touchait à ses limites.

Autre décision fort remarquée dans d’autres destinations touristiques, Andermatt, suivi par les deux autres communes de la vallée, a introduit une nouvelle forme de taxe touristique. Fini de payer une somme dérisoire par nuitée, sur laquelle tout le monde trichait. Les propriétaires de résidences secondaires devront dès le mois de juin s’acquitter d’un forfait selon la surface de l’appartement. De même, les commerces et les hôtels, selon leur nombre d’étoiles. «Nous récompensons ceux qui travaillent bien», explique Roger Nager. La somme ainsi dégagée permettra de mener une politique touristique digne de ce nom.

Andermatt ne s’est pas préoccupé de tourisme pendant des décennies. Vivant de l’armée, 350 hommes qui avaient l’obligation d’habiter dans le village aux plus beaux jours, il a négligé ses infrastructures. Les derniers investissements dans les remontées mécaniques datent de 1992. La mutation risque d’être d’autant plus rude. Conscients des risques, le canton et la commune, ainsi que le Seco, financent une étude qui doit, jusqu’en 2020, examiner les conséquences du nouveau complexe d’Andermatt Swiss Alps sur le village et la population.

Colette Peter, directrice de l’Institut pour le développement socio-culturel à la Haute Ecole de Lucerne et une des responsables de l’étude, explique: «C’est la première fois en Suisse, et peut-être même en Europe, que l’on accorde autant d’attention aux sentiments de la population face à un grand projet touristique, et cela sur le long terme. On se limite sinon aux retombées économiques ou à l’impact sur l’environnement. C’est une chance extraordinaire de pouvoir aider le village à développer ses propres ressources pour faire face aux bouleversements qui l’attendent.»

Les premiers résultats montrent que l’euphorie initiale a fait place à un plus grand réalisme. Le canton s’est pris une volée de bois vert: après des années où il ne s’est jamais préoccupé du sort d’Andermatt et de l’Oberland uranais, le voilà qui joue le partenaire indispensable. Note médiocre aussi pour les autorités de la commune, à qui l’on reproche un manque de transparence. Le fait notamment que la votation historique de mars 2007 sur le plan de zones n’ait pas eu lieu à bulletin secret est resté en travers de la gorge de beaucoup. La société promotrice a été jugée arrogante. Seul Samih Sawiris s’en tire presque sans une égratignure: charismatique, présent dans le village, ouvert à toute proposition, homme d’affaires qui sait où il va. Etrangement, les jeunes se sont montrés les plus critiques.

Colette Peter a presque dû consoler la municipalité: «L’ambiance est majoritairement positive, mais elle peut changer très vite. Je crois qu’il est important de dire que la population n’a pas forcément les mêmes intérêts que les investisseurs, tout le monde ne va pas gagner. Nous avons conseillé aux autorités de chercher vraiment le dialogue avec les habitants, et de leur donner des moyens de faire leurs critiques. La commune est prête à jouer le jeu. Elle va améliorer par exemple la consultation des jeunes, qui ont souhaité être plus impliqués dans les affaires du village en général.»

Andermatt est au milieu du gué. Rien ne sera plus comme avant, et si la majorité des habitants se réjouit que les choses bougent, beaucoup ont peur du gigantisme d’Andermatt Swiss Alps. Ou que le village, 1360 habitants, perde son identité quand les premiers manteaux de fourrure feront leur apparition dans les rues. Karin Christen, une «étrangère» venue de Nidwald qui a épousé un homme du pays, fait partie du groupe de villageois qui, dans le cadre de l’étude de la Haute Ecole de Lucerne, suit le développement du complexe touristique comme un sismographe. «Beaucoup de gens d’Andermatt ont peur d’exprimer leurs critiques, ils ne veulent pas être ceux qui gâchent la fête. Il faut pourtant que cela sorte. C’est pour cela que je me suis engagée. Je crois au nouveau village, et je me réjouis des perspectives qu’il offre pour mes enfants. S’ils pouvaient déjà trouver une place d’apprentissage sur place, ici, ce serait formidable.»

Roger Nager n’a jamais eu de nuits blanches à cause de ce projet de tous les superlatifs: «Andermatt a déjà profité. Depuis 2007, la population a très légèrement augmenté. Quoi qu’il arrive avec les plans de Samih Sawiris, il est important que la commune montre qu’elle a donné le meilleur d’elle-même.»