Traditions vivantes

387 fragments d’une Suisse en son miroir

Les cantons répertorient leurs traditions vivantes dignes d’être protégées par l’Unesco. Un invraisemblable fatras de clichés? Sans conteste, mais aussi une fabrique de ciment identitaire.La Berne fédérale entre à son tour dans la danse et passera les listes à la moulinette. Suspense!

Le chant thurgovien comme emblème cantonal. La pratique de guérison dans le Jura promue ciment identitaire. Mardi, l’Office fédéral de la culture (OFC) a publié la première liste des traditions vivantes de Suisse, proposées par les cantons. Chacun a soumis entre six et 23 festivités, techniques ancestrales, moments culturels censés former une quintessence régionale. Les responsables des cantons ont en outre suggéré quelques hauts faits de la nation en son entier, du chocolat à la ponctualité (lire ci-contre). Invraisemblable catalogue de clichés? Sans conteste, mais qui renvoie à une préoccupation que porte l’Unesco. Une infime partie de cette liste sera en effet présentée à l’agence onusienne pour la culture. Chronique d’une énumération nationale.

Question de diversité

La Suisse a adhéré à la Convention de l’Unesco sur le patrimoine culturel immatériel en mars 2008. La démarche fait suite au patrimoine mondial, bien connu pour les inscriptions de La Chaux-de-Fonds ou de Lavaux. Après les sites, l’Unesco veut protéger les pratiques artisanales, spirituelles ou festives, car celles-ci représentent «un facteur important du maintien de la diversité culturelle face à la mondialisation croissante», plaide-t-elle.

Visant d’abord les minorités «maltraitées», l’initiative a suscité un engouement qui a pris de cours l’Unesco. Les pays se bousculent au portillon. Conséquence, le comité serre la vis. Le nombre de pratiques inscrites était de 90 en 2008, 76 en 2009, 47 l’an passé.

Si le patrimoine mondial (bâti) fait l’objet d’une surveillance, et un inscrit peut être retiré de la liste, l’immatériel, lui, tient pour l’essentiel du symbole politique. «Il n’y a pas de conséquence juridique, ni de droits aux subventions, ni d’obligation de soutien de la part des Etats ou cantons», précise le chef de la section culture et société de l’OFC, Daniel Vitali.

Une procédure… helvétique

En Suisse, la manière même dont la liste est établie cristallise déjà le génie national. Aux Affaires culturelles du canton de Neuchâtel, le chef de projet Thierry Christ sourit: «Après l’adhésion à la Convention, la Confédération était ennuyée, car elle n’avait pas du tout prévu la manière dont elle s’y prendrait. Donc, elle s’en est remise aux cantons.» «C’était un peu: merci, cantons, de faire l’inventaire», raconte un autre responsable. Daniel Vitali conteste: «D’emblée, il était convenu que les cantons seraient chargés de cette question, puisque la Confédération a un rôle subsidiaire dans la culture.»

D’abord, les principaux concernés renâclent. Surtout du côté romand, où la pertinence de l’initiative ne saute pas aux yeux: «Les gens regardaient cette démarche d’un air goguenard…», relève Nadia Keckeis, directrice adjointe du Service cantonal genevois de la culture: «Des cantons alémaniques sont partis en trombe, car ils regorgent de carnavals et autres traditions populaires… Pour Genève, canton urbain et international, il est plus difficile de savoir à quelles traditions les Genevois peuvent se rattacher: faut-il évoquer Calvin? Rousseau?». A Neuchâtel, Thierry Christ dit avoir voulu «des demandes de la base, de gens pour qui la tradition est vivante».

Pour éviter d’imposer un nombre de propositions par canton, l’OFC a tenté de diviser la Suisse en quelques régions, chacune devant fournir un total de 80 idées. Manière de répondre aux grincements de dents initiaux, de Zurich notamment, fâché d’avoir autant de pistes que les petits cantons. Ce découpage inédit n’a toutefois pas pris; certains cantons ont certes postulé en groupes, mais la plupart, dont tous les romands, roulent en solitaires.

Des comités cantonaux ont ensuite trié les offres. Pas tant que ça; Neuchâtel a présenté les huit dossiers reçus, en attribuant une note de priorité – une demande ajoutée par l’OFC en cours de route.

Les questions se sont accumulées en cours de route: faut-il sacrer l’horlogerie, dont la culture de la discrétion est légendaire? Les capsules de médicaments, invention bâloise, relèvent-elles de l’industrie ou représentent-elles un savoir-faire à immortaliser?

Ergotages pour des inventaires qui laissent songeurs. Daniel Vitali reconnaît que «nous appliquons à la lettre les textes de l’Unesco, donc le concept est assez vaste…», mais se défend de procédures oiseuses: «Toutes ces propositions sont importantes pour les gens, cela entre dans leur patrimoine. Voyez l’intérêt que ce projet suscite, en Suisse comme ailleurs.»

«En fait, c’est une démarche extraordinaire», affirme Nadia Keckeis; «Elle pose des questions qui en valent la peine. Par exemple, nous nous sommes rendu compte que la fête printanière du Feuillu est en pleine renaissance. On valorise ainsi des traditions qui ont un sens pour certaines communautés, et on peut essayer d’en sauvegarder.»

Vers la grande postulation

Au total, 387 trésors. A l’automne, une douzaine d’experts en auront retenu 160, et cette liste sera renvoyée aux cantons pour consultation. Chacun disposera donc de six ou sept perles dans le collier, qui formera la liste nationale suisse.

Puis, il faudra trancher dans le vif pour la postulation à l’Unesco. La procédure «n’est pas encore définie», admet Daniel Vitali. Il évoque la manière de procéder pour le patrimoine mondial: après quelques entrées comme la vieille ville de Berne, le Conseil fédéral a approuvé en 2004 une liste indicative de 22 objets. La Suisse en présente un par an. S’agissant des traditions, les offres sont déposées chaque année, en mars. La prochaine échéance, 2012, semble bien proche étant donné la difficulté du choix que devront faire les responsables fédéraux. «Ça va mouliner, à Berne», grince un expert cantonal. Encore une histoire foncièrement suisse.

Publicité