Le Temps: Alors qu'il se proclame le parti le plus proeuropéen, le Parti socialiste (PS) semble singulièrement absent de la campagne, en tout cas en Suisse romande.

Christiane Brunner: C'est peut-être peu visible de Suisse romande, mais je fais le tour de la Suisse alémanique pour participer à des débats contradictoires, dans des endroits comme Glaris, Zoug et Appenzell, là où il est bon de se faire entendre. Il faut aller là où l'investissement est nécessaire. Pour le reste, c'est clair que nous n'avons pas les moyens financiers de l'UDC.

– Quel message faites-vous passer dans ces débats contradictoires?

– J'essaie de remettre les choses à leur place, de rappeler que l'on vote seulement sur un mandat de négociations, que l'initiative a été déposée en 1996, qu'on l'a laissée longtemps dans un tiroir pour ne pas contrarier les bilatérales et qu'on a fini par la traiter parce que le délai arrivait à échéance. C'est assez parlant, les gens comprennent que ce n'est pas par provocation qu'on les appelle à se prononcer maintenant. J'aborde ensuite tous les avantages que l'adhésion à l'Union européenne entraînerait pour les travailleuses et les travailleurs. J'insiste sur ce qu'elle apporterait aux femmes, je tiens beaucoup à cet aspect de la question, en matière de non-discrimination et d'égalité de traitement, dans le travail à temps partiel et le travail précaire. L'UE a mis l'accent sur le fait que l'apport des femmes dans l'économie est essentiel. L'UE ne promeut pas l'égalité par idéologie, mais met mieux en valeur l'apport des femmes. Et la même approche est valable pour la protection des consommatrices et des consommateurs.

– C'est tout de même paradoxal d'aller plaider pour l'UE en Suisse alémanique avec l'assurance maternité pour argument.

– Ce sujet me permet précisément de m'expliquer sur la question des droits populaires. Les directives européennes prévoient quatorze semaines de congé payé en cas d'accouchement, mais laissent les Etats membres s'adapter comme ils le veulent. Si la Suisse avait été membre de l'UE, cela ne l'aurait pas empêchée, après le refus du peuple, d'imaginer d'autres solutions et d'autres formules. La restriction des droits populaires est très relative. Maintenant déjà, on ne peut pas tout faire. Le fait qu'on ne puisse pas lancer d'initiative contraire à la Convention européenne des droits de l'homme ne nous empêche en rien d'exercer nos droits populaires.

– On a l'impression que les socialistes comptent avant tout sur l'UE pour leur apporter des conquêtes sociales qu'ils sont incapables d'obtenir sur le plan national.

– Les accords bilatéraux apportent des avantages à l'économie. Il est normal que nous insistions de notre côté sur l'acquis social européen. Si nous mettons l'accent sur ce thème, c'est aussi parce qu'il y a eu une forme de répartition des thèmes entre le Nomes et nous. Cela dit, ce n'est que dans une entité comme l'Europe que l'on peut reréguler la dérégulation qui résulte de la mondialisation. Une Suisse isolée n'a dans ce contexte aucun avenir.

– L'Europe est aussi la championne de la privatisation des services publics. Est-ce que vous ne vous faites pas quelques illusions sur le caractère social de l'UE?

– L'Europe n'est pas un paradis social. Il reste beaucoup à faire. Mais c'est le seul noyau dur sur lequel on puisse s'appuyer pour s'opposer à une libéralisation qui ne soit pas assortie d'une rerégulation. En créant un marché intérieur, l'UE peut prendre les mesures nécessaires pour reréguler. A la seule échelle suisse, ce n'est pas possible, il n'y a pratiquement pas de marge de manœuvre. Les objectifs me paraissent également différents au sein de l'UE. On n'y libéralise pas pour libéraliser mais pour parvenir à une amélioration des prestations. Chez nous, c'est beaucoup plus dogmatique.

– Est-ce que votre base en est vraiment convaincue?

– Je sens un grand changement depuis 1992, époque où je m'étais beaucoup impliquée sur le plan syndical pour l'EEE. On se rend compte qu'il y a une meilleure connaissance du sujet, une meilleure information. Il y avait alors un très grand décalage à cet égard entre la Suisse romande et la Suisse alémanique. Je constate que ce décalage s'est aujourd'hui atténué. Et au sein même du Parti socialiste, nos adhérents alémaniques sont plus favorables à l'UE qu'ils ne l'étaient en 1992.

– De quel score rêvez-vous pour le 4 mars?

– Je serais satisfaite à partir de 40% de oui. Ce serait un beau résultat compte tenu du fait que nous nous battons contre le Conseil fédéral et contre des forces de droite qui disposent de moyens énormes et que les partis bourgeois demeurent pour leur part peu actifs. Dans ces conditions, un score de 40% serait un bon signal, qui devrait entraîner une demande d'adhésion plus rapide. Ce qui me contrarie le plus aujourd'hui, c'est qu'on me dise qu'il faut attendre d'avoir fait nos expériences avec les bilatérales. Cela signifie qu'on ne déposerait pas de demande avant 2010. Car le Conseil fédéral nous raconte des histoires avec ses plannings qui postulent une adhésion quasi immédiate. En ce qui concerne les réformes intérieures, par ailleurs, rien ne nous empêchait de les entreprendre jusqu'ici. Il est clair que rien ne se fera sans une pression, et un score de plus 40% le 4 mars pourrait opérer cette pression.