Les gastronomes genevois qui cherchaient à réserver, début juillet, une table au «café-restaurant du Vallon», un endroit couru aux portes de la ville, ont trouvé porte close. Le patron s'est offert des vacances, et leur a laissé ce message plutôt étonnant sur son répondeur téléphonique: «Quand je pense que nous avons failli nous priver de vacances durant plusieurs années pour payer notre naturalisation suisse… Vraiment, c'est fou comme parfois on peut manquer de discernement. Afin donc de dilapider le budget naturalisation, le restaurant sera fermé durant trois semaines. Bonnes vacances à vous aussi, attention au coup de soleil, soyez heureux…»

La voix était celle de Daniel Huvet, un restaurateur connu à Genève où il a débarqué, un peu par hasard au début des années 60, après son service militaire en Algérie. Il y a trois ans, ce cuisinier d'origine française décide, selon ses propres termes, «de s'enraciner» et dépose une demande de naturalisation. Son dossier a tout pour plaire: arrivé sans le sou comme commis de cuisine, il est aujourd'hui, le patron d'un restaurant réputé. Il roule d'abord sa bosse dans plusieurs restaurants de la place. Il y a vingt-quatre ans, il reprend le Bœuf Rouge aux Pâquis, et donne enfin à la bonne société genevoise une raison avouable pour fréquenter le quartier. Douze ans plus tard, il vend l'enseigne et transforme, avec l'appui de sa femme et de 10 employés, un insipide bistrot de Conches, dans la banlieue chic de Genève, en un endroit réputé. Cet homme de 58 ans a aujourd'hui la réussite joviale, mais jamais arrogante. Derrière l'aisance de sa barbe blanche, il y a aussi les jours et nuits d'efforts qu'il faut pour en arriver là, et pour y demeurer. «J'ai bossé, dit-il, car on doit essayer de s'élever dans la vie.»

Ecœurement

Une réussite exemplaire, qui doit peu à la chance, mais beaucoup à l'effort: Daniel Huvet est donc vite jugé digne de devenir Suisse. Mais après le festin vient la note: un fonctionnaire «un peu emprunté est venu expliquer que la loi avait changé quinze jours auparavant et que l'affaire allait désormais coûter 50 000 francs, soit dix fois ce que l'administration m'avait annoncé auparavant».

Le restaurateur en est écœuré: «On ne m'a pas dit que l'on ne me voulait pas, mais on m'a humilié en me demandant une somme pareille. Vous croyez que l'argent me pousse au bout des doigts?» Humilié, le mot revient aussi dans la lettre adressée à l'administration pour l'informer du retrait de sa demande. Une lettre qu'il terminera par ces mots: «Malgré ma déconvenue, je continue à aimer la Suisse.»

Et si la loi change, Daniel Huvet demandera-t-il à nouveau la nationalité suisse? Un sourire malicieux s'échappe de son visage jovial: «Et vous, si vous déclarez votre amour à une femme et qu'elle vous demande d'emblée où sont vos économies, l'épousez-vous?»

Fr.L.