L’historien Alberto Gandolla se souvient: en 1970, le Tessin est le canton qui a refusé le plus massivement l’initiative Schwarzenbach, pour réduire à 10% le taux d’étrangers en Suisse. Un demi-siècle plus tard, le même canton plébiscite l’initiative «D’abord les nôtres», pour imposer la préférence indigène à l’embauche. Que s’est-il donc passé?

Publié par les syndicats tessinois et italiens, un ouvrage qui vient de paraître se penche sur ce phénomène tout en rendant hommage aux travailleurs étrangers et à leur apport à l’économie régionale*.

«Un rôle d’amortisseur conjoncturel»

«Les frontaliers ont eu un rôle indispensable, celui d’amortisseur conjoncturel, précise l’historien, qui est l’un des auteurs du livre. Premiers licenciés au moment des crises, ils ont occupé les emplois non qualifiés les plus ingrats, dont les Suisses ne voulaient et ne veulent toujours pas.» Pendant longtemps, il n’y a pas eu de concurrence entre frontaliers et résidents, ajoute le chercheur. Les deux catégories étaient complémentaires: les frontaliers étaient employés dans l’industrie, la construction ou la restauration. «Ils avaient leur marché propre, ils étaient considérés comme nécessaires, même s’ils étaient souvent des mal-aimés.»

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La donne a radicalement changé avec l’entrée en vigueur de l’accord bilatéral sur la libre circulation des personnes avec l’Union européenne (UE), en 2002. La préférence indigène à l’embauche levée, les frontaliers sont passés de 35 000 en 2005 à 62 000 en 2015, sur un total de 200 000 emplois dans le canton.

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La montée du tertiaire

Dans le même temps, la proportion des employés italiens dans le tertiaire est montée en flèche. Simultanément, attirées par des avantages fiscaux, de nombreuses entreprises italiennes se sont installées au Tessin, important leur personnel, leurs salaires et leur culture d’entreprise – parfois carrément délinquante, notent les auteurs –, exerçant une pression toujours plus grande sur le marché local.

Si la libre circulation a permis de combler les manques quantitatifs et qualitatifs du marché tessinois, les conditions de travail s’y sont «lombardisées», fait valoir Meinrado Robbiani, secrétaire du syndicat chrétien OCST de 1987 à juin dernier. «Les Tessinois, enclavés dans une Lombardie durement frappée par la crise et comptant près de 2 millions d’habitants dans un rayon de 20 kilomètres à partir de la frontière, sont soumis à une concurrence qui n’a pas d’équivalent en Suisse.»

Le sujet devient fortement politisé

Ces dernières années, on a assisté à une forte politisation du thème des frontaliers, accusés d’accepter des salaires de misère et boucs émissaires tout indiqués de la Ligue des Tessinois et de l’UDC. Or, pour Alberto Gandolla, «les responsables de la situation actuelle sont en bonne partie les nombreuses entreprises locales qui en ont profité cyniquement.»

Le succès de «D’abord les nôtres» marque-t-il un tournant dans l’histoire des frontaliers au Tessin? Cela dépendra de la mise en œuvre de l’initiative «Contre l’immigration de masse», répond Meinrado Robbiani, qui souligne l’attitude ambiguë de la droite populiste: «Les mêmes personnes qui ont soutenu l’initiative cantonale ont âprement combattu les mesures d’accompagnement destinées à prévenir le dumping salarial.»

Un rôle national mal joué

Le syndicaliste estime que la fermeture croissante du Tessin sur lui-même l’empêche de jouer le rôle stratégique de «pont» entre la Suisse et l’Italie qui le valoriserait sur le plan national. Il regrette aussi que toute l’attention soit focalisée sur les négociations Suisse-UE. «On ne planche pas assez sur la protection des travailleurs résidents au niveau du droit interne, nos instruments ne sont pas à la hauteur du contexte actuel.»

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Le changement d’opinion face aux frontaliers ne traduit-il pas également l’affaiblissement du syndicalisme dans une économie largement tertiarisée? «La conclusion de conventions collectives dans ce secteur est plus difficile, reconnaît Alberto Gandolla, d’autant que traditionnellement les mentalités y sont plus individualistes. De surcroît, les abus sont plus nombreux et variés qu’auparavant.»

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* «Non avete pane a casa vostra? Mezzo secolo di frontalierato italo-svizzero», Ed. Bibliolavoro, 2016.