Nous sommes le 12 septembre 1982. La guerre des Malouines est terminée depuis trois mois, Ronald Reagan dirige les Etats-Unis, Leonid Brejnev l’URSS et le Conseil fédéral est composé de sept hommes, dont une bonne partie d’officiers. La course aux missiles nucléaires bat son plein entre les Soviétiques et l’Occident et les troupes suisses comptent 600 000 actifs. Au restaurant Kreuz de Soleure, l’histoire est également en marche: le Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA) est né.

Le «GSoA», disent ses membres alémaniques (Gruppe für eine Schweiz ohne Armee), le «GSsA» pour les francophones, a un objectif unique: abolir le service militaire. Près de quarante ans n’auront pas suffi à atteindre ce but. Cependant, l’association s’entête, avec un agenda 2020 particulièrement chargé. Entretien entre deux campagnes en compagnie des membres des premières et dernières générations de l’association.

«La Suisse est une armée»

Dans un local situé au sous-sol d’une maison d’habitation du quartier bernois de la Lorraine, Josef «Jo» Lang s’attable. Face à lui, sous les affiches antimilitaristes, deux militants largement moins ridés: Thomas Bruchez (22 ans), étudiant en relations internationales à Genève, et Laura Riget (25 ans), élue socialiste au Grand Conseil tessinois. «La nouvelle génération est là», salue l’ancien conseiller national (Verts/ZG) de 66 ans, figure historique du GSsA. Comment l’aventure a-t-elle commencé?

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«Le GSsA lance sa toute première initiative en 1985, entame-t-il sans se faire prier, «Pour une Suisse sans armée et une politique globale de paix». Dans les années 1980, les autorités étaient très dures avec nous. Certaines communes nous interdisaient de monter nos stands sur leur territoire, d’autres ont même rendu publics les noms de signataires locaux pour les dénoncer. Le pasteur du village une fois.» Malgré les pressions, le GSsA réunit les 100 000 soutiens nécessaires. Face à lui, le Conseil fédéral fait campagne sous un adage qui en dit long sur l’époque: «La Suisse n’a pas d’armée. La Suisse est une armée.»

«On peut parler de sexe, mais pas d’armée»

Le mur de Berlin vient de tomber quand, quatre ans plus tard, les Suisses sont appelés à trancher sur la question. La défaite est large: seuls 35,6% des votants approuvent la proposition du GSsA. Mais l’échec a un goût de victoire. «Ça a été un électrochoc très violent pour les haut gradés, se rappelle Jo Lang. Plus d’un tiers de la population se rangeait derrière une suppression pure et simple de l’armée. La fin d’un tabou.»

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En Suisse, disait en effet Max Frisch, soutien du GSsA et antimilitariste convaincu, «on peut parler de l’existence ou de la non-existence de Dieu, on peut parler de sexe, décemment ou indécemment. Mais de l’armée, on ne peut pas parler du tout.» La votation change la donne et ouvre la voie à d’importantes réformes comme l’instauration d’un service civil en 1996 et, la même année, la fin des incarcérations pour refus de servir. Rappelons qu'entre 1968 et 1996, environ 12 000 «objecteurs de conscience» ont été condamnés à des peines allant jusqu’à 8 mois de prison pour «désobéissance civile».

La convergence des luttes

Trente ans plus tard, que reste-t-il de ce combat constitutif? «Aujourd’hui, nous sommes victimes de notre succès, sourit Thomas Bruchez. Avec la baisse des effectifs de l’armée et l’assouplissement drastique des conditions d’entrée au service civil, la révolte contre le militaire décline. Mais le très bon score obtenu lors des dernières votations pour l’achat de nouveaux avions de combat (accepté à 50,1% pour 8600 voix d’écart) nous donne de la force. L’armée est en crise, nous pas. Le militantisme connaît par ailleurs un nouveau sursaut. Les mouvements actuels sont avant tout climatiques et féministes mais nous pouvons collaborer, converger. La violence est aussi liée aux questions d’écologie et de genre.»

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A l’origine conduit uniquement par des hommes, le GSsA a lui-même connu sa révolution féministe. Son secrétariat est devenu paritaire: quatre hommes et quatre femmes, répartis entre Genève, Berne et Zurich. Chacun travaille à 40%, «même si en ce moment c’est un peu davantage». Laura Riget est l’une de ces nouvelles militantes: «On me demande souvent pourquoi je travaille pour combattre le service militaire auquel je ne suis pas astreinte, dit la Tessinoise. Je réponds que je paie aussi des impôts pour ça. L’armée n’est pas qu’une affaire d’hommes. Les femmes sont par ailleurs plus ouvertes à nos arguments, elles représentent 50% de la population, et il faut aussi des femmes pour leur parler.»

Le Covid-19 et le GSsA

L’une d’entre elles reste pour le moment difficile à convaincre: Viola Amherd, première cheffe des troupes suisses de l’histoire largement créditée d’un renouvellement positif de l’image de l’armée. La Valaisanne laisse toutefois le GSsA de marbre. «Les femmes continuent majoritairement de nous soutenir lors des votations», résume Thomas Bruchez. Quid du certain retour en grâce des soldats constaté à l’occasion de leur mobilisation sanitaire de début d’année?

«Au début, cette mobilisation a donné des ailes aux fans de l’armée, affirme le militant. Nous avons d’ailleurs reçu beaucoup d’insultes sur Facebook. Mais le désœuvrement de certains soldats a vite été exposé. Et vu les résultats de la dernière votation, cette opération n’a pas fondamentalement changé la donne.»

«La pandémie a aussi rappelé le caractère coercitif de l’armée, ajoute Laura Riget, qui fait épisodiquement du conseil juridique bénévole pour l’association. En juin, quand il a été décidé que les recrues ne pouvaient plus revenir chez elles le week-end pour éviter qu’elles ne rapportent le virus en caserne, certaines d’entre elles nous ont appelés à l’aide. Elles ne croyaient pas qu’on pouvait les forcer à rester sur place. Mais j’ai dû leur dire que la conscription, c’est exactement ça. Beaucoup étaient surpris.»

L’opportunité du 29 novembre

Après avoir cru pouvoir réitérer l’exploit de 2014 face au Gripen en septembre dernier – avant de déchanter pour 8600 voix – les yeux des trois activistes sont désormais tournés vers le 29 novembre. Déposée en 2018, leur initiative contre le financement des producteurs de matériel de guerre propose d’interdire aux fondations, institutions de prévoyance et à la Banque nationale de financer les entreprises dont plus de 5% du chiffre d’affaires annuel provient du commerce d’armes. «Une évidence», selon les initiants, qui font face au Conseil fédéral, aux milieux économiques et au centre et à la droite politique.

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Hasard du calendrier, l’initiative pour des multinationales responsables sera soumise aux votants le même jour. «C’est une occasion à saisir, se réjouit Jo Lang. La mobilisation pour ce texte sera grande et ceux qui vont aux urnes remplissent les deux bulletins. Notre devoir est donc davantage de convaincre que de mobiliser.»

Pour mettre la population de son côté, l’association compte sur des outils traditionnels, militantisme de rue dans la mesure du possible au vu du contexte sanitaire, affiches politiques et appel aux 25 000 abonnés du journal du GSsA, mais aussi sur les réseaux sociaux avec l’achat de contenu sponsorisé sur Instagram et Twitter et la vente de drapeaux, flyers, sacs et autres accessoires promotionnels sur son site. Les premiers sondages donnent l’initiative gagnante, cependant les initiants savent qu’il est encore trop tôt pour se réjouir.

Ne pas perdre l’objectif de vue

Et le 29 novembre passé? «Nous aurons sûrement une période un peu plus calme, estime Thomas Bruchez. L’occasion de souffler un peu.» Cependant le but demeure, rappelle Laura Riget: «Nous savons qu’il sera difficile d’y arriver mais c’est toujours le même: abolir l’armée.» De l’autre côté de la table, les yeux de Jo Lang pétillent.