Procès

Abramovitch: match judiciaire à Fribourg

Le multimilliardaire patron du club de Chelsea était présent mercredi devant le Tribunal civil de la Sarine, au premier jour d’audience d’une affaire hors norme, dans laquelle une organisation internationale, la BERD, lui réclame 46 millions de dédommagements

Policiers quadrillant le quartier, fouilles en règle pour toute personne pénétrant dans le bâtiment, contrôles d’identité, agents en civil dans la salle d’audience. Le ton est donné. Le procès qui s’ouvre ce mercredi devant Tribunal de la Sarine à Fribourg est exceptionnel, presque irréel. Dans la promiscuité de la modeste salle 5 du tribunal d’arrondissement de la route des Arsenaux, face à face, l’oligarque russe Roman Abramovitch, président du prestigieux club de football de Chelsea, et les représentants la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), entourés de pas moins de 20 avocats. Selon le journal fribourgeois La Liberté, il s’agit ni plus ni moins, pour le canton, que du «procès du siècle».

«Mon client n’est pas une vache à lait»

La question de savoir si le multimilliardaire russe de 52 ans serait bel et bien présent en personne à l’ouverture de ce procès est vite tranchée. Il est 9h quand Roman Abramovitch, qui a passé la nuit du côté de Berne, arrive devant le tribunal, pénètre dans les locaux entouré de ses avocats et de son traducteur privé. Courtois, il salue les journalistes présents. Mais il ne prononcera pas un seul mot lors de cette première matinée d’audience, réservée aux questions préliminaires, laissant le soin à d’autres de contester les faits qui lui sont reprochés. «Mon client se refuse à jouer le rôle de bouc émissaire d’une BERD qui cherche à se refaire de ses casseroles en Russie. Sa fortune fait de lui une cible. Il n’est pas une vache à lait!» attaque ainsi d’entrée de jeu l’un de ses avocats, Alain Köstenbaum.

De leur côté, les avocats de la banque, représentée à Fribourg par sa vice-directrice Marina Snaith, sont restés discrets. C’est pourtant la BERD qui réclame aujourd’hui un dédommagement de 46 millions de francs, plus les intérêts, à Roman Abramovitch ainsi qu’à son associé Evgeny Shvidler, un génie de la finance naturalisé Américain, et à la société russe Gazprom, géant mondial du pétrole et du gaz naturel. L’affaire est d’une rare complexité, ses ramifications sont internationales et ses fondements remontent à plus de vingt ans.

Les années Eltsine

Pour comprendre ce dossier tentaculaire, il faut remonter aux années Eltsine en Russie (1991-1999), marquées par un capitalisme sauvage et le règne des oligarques. Dans ce contexte troublé qui suit la chute du mur de Berlin, la BERD est créée sous l’égide de la France. Le but de cette organisation internationale basée à Londres est d’aider les pays de l’ancien bloc de l’Est dans leur transition vers l’économie de marché. Dans ce contexte, en 1997, elle prête plusieurs dizaines de millions de dollars à la banque russe SBS Agro.

Le prêt est cautionné par Runicom. La société, qui commercialise sur le marché international le pétrole de l’entreprise Sibneft (qui sera avalé par Gazprom en 2005), a son siège à Fribourg, où l’imposition des sociétés de domicile est avantageuse. Parmi les actionnaires de Runicom, on retrouve un certain Roman Abramovitch. Orphelin, celui qui a commencé sa carrière en vendant des jouets en plastique profite de la privatisation des entreprises étatiques russes pour faire fortune, dans l’ombre de son mentor Boris Berezovski, qui lui ouvre les portes du clan Eltsine.

Lire aussi: L’arrivée ratée du milliardaire russe Roman Abramovitch

La SBS Agro fait faillite. La BERD se tourne alors vers Runicom. Celle-ci assure, document à l’appui, qu’elle a déjà remboursé la dette auprès d’une banque tierce liée à SBS Agro. L’organisation internationale, qui n’a jamais reçu la créance, porte l’affaire devant la justice russe qui, après trois rejets, lui donne finalement gain de cause en 2002. Mais Runicom dépose le bilan, pour renaître à Gibraltar sous le nom de Runicom Limited.

Quart de finale de la Ligue des champions

La BERD ne lâche pas l’affaire. En janvier 2005, elle intente une action en justice civile contre Roman Abramovitch et son associé devant le Tribunal de la Sarine à Fribourg, ancien siège de Runicom. Deux ans auparavant, l’oligarque s’est fait connaître du grand public en rachetant le club de football londonien de Chelsea. Une transaction à 60 millions de livres sterling, payée cash, dit-on. Il s’installe en Angleterre, dans un vaste domaine du Sussex de 424 hectares.

Pour la petite histoire, la BERD fait remettre la plainte en mains propres au milliardaire au stade de Stamford Bridge, le 4 avril 2007, en plein quart de finale de la Ligue des champions Chelsea-Valence. La procédure prendra au total treize ans d’un long et tortueux processus juridique, dont un recours au Tribunal fédéral, pour aboutir à cette première journée d’audience à Fribourg. Le procès promet d’être éprouvant; il doit durer jusqu’à la mi-juin. La prochaine séance est agendée au mercredi 9 mai.

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