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Les abstentionnistes, le plus grand parti de Suisse

Depuis des décennies, le taux de participation aux scrutins fédéraux stagne autour de 45%. Même s’il semble que la majorité des citoyens s’exprime sur une période donnée, un problème de légitimité démocratique peut se poser. Comment faire mieux? Nos lecteurs font part de leurs propositions

Tout au long de cette année des 20 ans, Le Temps a traité plusieurs causes. La septième et dernière concerne le laboratoire politique helvétique. Depuis quelques années, le pays peine à mener à bien de grandes réformes se multiplient, tandis que la classe politique est prise de vitesse par la société civile et les réseaux sociaux.

Toutefois, le système suisse garde des atouts. Génie du fédéralisme, les nouvelles idées peuvent être testées au niveau communal ou cantonal avant d’être étendues au reste du pays. Nous explorons ces pistes durant cinq semaines.

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A chaque dimanche d’élection ou de votation, si les yeux sont rivés sur les chiffres des résultats, une autre variable retient également l’attention: la participation. On déplore souvent un taux faible: en 2015, le parlement a été renouvelé par moins de 50% des électeurs. Aux dernières votations fédérales de septembre, seuls 37,4% ont fait usage de leur bulletin de vote.

La participation aux élections fédérales a baissé depuis le début du XXe siècle, pour se stabiliser autour de 43% dès les années 1970. La participation aux votations est soumise à des variations élevées d’un scrutin à l’autre, mais est également stable autour de 48%. Moins d’un citoyen sur deux. «Les abstentionnistes forment le plus grand parti de Suisse», résume une formule consacrée.

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Cette situation fait naître le doute sur la légitimité du gouvernement et des décisions populaires. Pour Lionel Marquis, politologue et responsable du groupe de recherche sur les élections et la citoyenneté politique (GREC) de l’Université de Lausanne, la réponse dépend du regard que l’on pose sur le système: «Si l’on estime que la bonne santé d’une démocratie dépend de sa légitimité, exprimée par une participation importante, le niveau de l’abstention en Suisse suggère qu’il existe un problème et qu’il est nécessaire d’agir. Si, en revanche, on évalue la démocratie selon d’autres critères, par exemple la stabilité du système ou la protection des minorités, alors le constat pourrait être moins alarmiste.»

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Les abstentionnistes ne sont jamais les mêmes

Les chiffres de la participation en Suisse doivent d’ailleurs être relativisés. Tout d’abord, les abstentionnistes ne constituent pas un groupe homogène. Ce ne sont pratiquement jamais les mêmes qui boudent les votations. Dans les faits, une étude réalisée en 2016 par Simon Lanz, chercheur à l’Université de Genève, démontre que, sur une période de cinq ans, près de 90% des citoyens se prononcent régulièrement, bien que de manière sélective.

Le politologue Nenad Stejanovic, professeur assistant à l’Université de Genève rattaché à l’Institut d’études de la citoyenneté, confirme qu’une «minorité de gens ne vote jamais, une autre minorité vote à chaque fois, la majorité donnant son avis de manière irrégulière». Les proportions varient d’une étude à l’autre, mais fixent les fourchettes entre 10 et 20% d’abstentionnistes, 10 à 20% de citoyens assidus et 60 à 80% de votants irréguliers.

L’abstention, un signe de confiance

D’après Lionel Marquis, le phénomène serait lié de manière inhérente au système suisse et n’est pas nouveau. Dans un ouvrage de 1978, le constitutionnaliste Jean-François Aubert démontre que l’abstention, bien que moins importante, est déjà bien présente à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Pour les élections, le phénomène s’explique, entre autres, par le fait que les gens sont souvent consultés lors de votations populaires, ce qui limite l’influence des représentants élus.

En outre, le système de consensus des partis désamorce la virulence des campagnes politiques. Ainsi, le «poids des élections semble plus négligeable que dans des démocraties parlementaires où le résultat décidera de la composition du gouvernement», précise Lionel Marquis.

En ce qui concerne les votations, il semble que leur rythme fréquent décourage la participation d’une partie des citoyens. «Une des explications souvent avancées est que les gens sont plutôt satisfaits des institutions et de la démocratie en général, rappelle Lionel Marquis. Ils ne votent pas, ou moins, parce qu’ils pensent que les choses ne vont pas si mal et qu’ils peuvent laisser les autres décider à leur place.» Les gens se mobilisent plus largement quand les objets ont une importance cruciale: le taux le plus élevé de participation fut de 79% en 1992 sur l’entrée de la Suisse dans l’EEE, tandis que le référendum sur les épizooties, obscur et seul objet de votation en novembre 2012, n’a mobilisé que 24% des votants.

Intérêt cantonal en baisse

Nenad Stejanovic constate néanmoins que l’engouement des citoyens pour la politique cantonale tend à s’amenuiser. «Les prérogatives de plus en plus importantes de l’Etat fédéral ont diminué l’importance des décisions cantonales, ce qui a conduit à une baisse de l’intérêt pour celles-ci.» L’exemple le plus frappant est Genève, tandis que le Tessin, dont la participation cantonale est plus élevée que sa participation aux objets nationaux, offre un contre-exemple saisissant.

L’analyse de notre chroniqueur Yves Petignat: Les cantons nous ennuient

Mais l’on peut aussi considérer la démocratie, «non comme un idéal en soi, mais comme une méthode pour obtenir les meilleurs choix possible», relève Lionel Marquis. Dès lors, il est même préférable pour certains que les gens s’abstiennent lorsqu’ils ne s’intéressent pas à un sujet ou s’estiment incompétents pour juger en la matière. «Obliger les gens à voter, comme c’est le cas à Schaffhouse, permet une augmentation quantitative de la participation, pas nécessairement une augmentation qualitative.»

Dynamiser l’exercice démocratique

La démocratie suisse ne peut que profiter d’une assise électorale bien informée, qui participe largement aux élections et aux votations, ainsi qu’à la vie politique en général. Ce sont surtout les jeunes que l’on espère motiver, alors même que depuis toujours, les 18-25 ans s'intéressent moins à la politique que leurs aînés. Pour Lea Meister, cheffe du domaine politique du Conseil suisse des activités de jeunesse, il est primordial d’augmenter la participation des jeunes.

Lire également: Guillaume Barazzone rappelle aux jeunes que «voter est un privilège»

Le CSAJ organise de longue date la Session des jeunes, dont l’édition annuelle se tient du 8 au 11 novembre à Berne. Sa responsable défend l’idée d’un plan d’études national qui ancrerait l’enseignement civique dans toutes les écoles. Le CSAJ se prononce également en faveur du droit de vote à 16 ans et pour l’ouverture aux mineurs des sujets de société les concernant. «Stimuler, dès le plus jeune âge, un sentiment de participation aux décisions est le meilleur moyen d’intéresser les jeunes à la politique», soutient Lea Meister.


Lire aussi:

2014: Participation politique des jeunes: les leçons du 9 février.

2016: Des projets pour amener les jeunes aux urnes.

2017: Comment motiver la jeunesse vaudoise à aller aux urnes.

2018: Guillaume Barazzone rappelle aux jeunes que «voter est un privilège».

2018: Pourquoi faut-il s’engager en politique?


Comment améliorer la participation? Les remèdes de nos lecteurs

Votre proposition pour améliorer la participation? C’est l’une des cinq questions posées à nos lecteurs sur notre site internet dans le cadre d’une chasse aux idées sur la politique suisse. Cette seule question a suscité pas moins de 141 réponses, dont nous pouvons retenir quelques éléments forts.

Obligation ou incitation

Plusieurs suggèrent de rendre le vote obligatoire, comme à Schaffhouse. D’autres, moins nombreux, voient le danger d’une contrainte qui risque de biaiser le résultat par un vote non réfléchi. L’idée d’incitatifs rassemble davantage: un rabais d’impôt proportionnel au nombre de votes exercés, voire des bons d’achat offerts aux citoyens actifs.

Voter par smartphone

Nombre de lecteurs réclament le vote électronique, en particulier pour stimuler la participation des jeunes. Une application sur smartphone et le tour est joué, pour certains, qui préconisent aussi le vote à 16 ans. Chaque citoyen devrait avoir une identité numérique lui permettant d’exercer ses droits. Quand on pense qu’on doit encore payer le timbre pour affranchir son enveloppe…

Prendre en compte le vote blanc

La prise en compte du vote blanc revient souvent comme un souhait. Cela donnerait une voix à ceux qui trouvent que les choix proposés sont des non-choix.

Majorité qualifiée

On vote trop souvent, sur des thèmes trop sectoriels ou techniques, notent plusieurs personnes. Les objets les plus importants mériteraient une majorité qualifiée (60% de oui pour passer, par exemple). Face à la multiplication des initiatives, il serait logique d’augmenter le nombre de signatures nécessaires, disent beaucoup.

Davantage d'éducation civique

L’insuffisance de l’éducation civique dans la scolarisation obligatoire est souvent épinglée. Des écoles qui devraient du reste donner davantage voix au chapitre à leurs élèves, pour les préparer à l’exercice de leur citoyenneté.

Tirage au sort

La nécessité d’un système politique mieux représentatif de la population est souvent soulignée. Certains lecteurs suggèrent des aménagements de notre démocratie, en donnant notamment le droit de vote aux étrangers assimilés. D’autres avancent une solution plus radicale: désigner les députés par tirage au sort, de manière à ce qu’ils représentent plus exactement la diversité socioculturelle des habitants.

Une meilleure transparence

Des améliorations dans la transparence du financement de la vie politique sont aussi de nature à améliorer la participation, soulignent plusieurs: «Le fait que nos élus soient la proie des lobbys coupe l’envie de voter.»

Yelmarc Roulet

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