Lorsqu'il s'agit de négocier des accords de réadmission, Christoph Blocher se fait plus discret que Ruth Metzler. Pas seulement parce qu'il se voit moins errer dans le dédale des marchés africains que l'ancienne conseillère fédérale, mais surtout parce qu'il a une approche plus prudente du dialogue migratoire. Après la claque reçue par Ruth Metzler au Sénégal en 2003, le ministre de Justice et police préfère agir en coulisses, à l'abri des flashs de photographes. Voilà pour la version officielle. En coulisses justement, il s'avère que Christoph Blocher ne fait pas des pieds et des mains pour négocier ce genre d'accords avec ses homologues étrangers. Même s'il vient d'en signer un avec le Liban. «Il récolte en fait pour l'instant surtout le fruit du travail amorcé sous Ruth Metzler, mais n'y met pas beaucoup du sien», affirme un collaborateur de l'Office fédéral des migrations (ODM).

La Suisse a pourtant tout intérêt à signer des accords de réadmission. A travers ces accords, les Etats signataires s'engagent à reconnaître et reprendre leurs ressortissants dont la demande d'asile n'a pas abouti. L'ODM se montre un peu moins zélé depuis le voyage africain de Ruth Metzler en mars 2003 qui a tourné au psychodrame. Au Nigeria, la ministre a pu signer un accord de réadmission. Au Sénégal, il s'agissait de parapher un accord de transit, plus contraignant: à travers cet accord, le pays devait s'engager à accepter tous les requérants d'asile déboutés supposés venir d'Afrique de l'Ouest et les répartir ensuite dans leurs pays. Il s'en est fallu de peu pour que l'accord soit conclu entre les deux parties. Mais la pression d'ONG a poussé le parlement sénégalais à faire volte-face au dernier moment. Ruth Metzler est donc rentrée de son périple africain presque bredouille.

Ce sont surtout les pays africains qui donnent du fil à retordre à l'ODM. Le Mali en particulier: son gouvernement n'accepte aucun retour forcé et refuse d'établir des documents de voyage contre le gré de la personne renvoyée, ce qui constitue un frein évident à des renvois efficaces. Des négociations, «à un stade avancé», se font actuellement avec une dizaine de pays d'Afrique subsaharienne et d'Asie centrale. Vingt-cinq autres pays seraient prêts à entrer en matière.

Informations réclamées

A défaut de remonter ses manches et de s'investir à fond pour la conclusion d'accords de réadmission, Christoph Blocher s'y intéresse sous d'autres angles. Et soulève notamment la question du principe de conditionnalité: faut-il brandir l'aide au développement comme carotte pour mieux les négocier et menacer de supprimer cette aide si les pays se montrent peu coopérants? Favorable à cette idée, le ministre UDC pousse son office à se pencher sérieusement sur cette question, qui agite aussi le parlement.

L'Organisation suisse d'aide aux réfugiés (OSAR) comprend la relative confidentialité des négociations de ces accords et le profil bas adopté par Christoph Blocher. Mais elle condamne le manque de transparence qui entoure leur application et leur efficacité. «Lors de la publication du «rapport sur la migration illégale» du 29 juillet 2004, il a été question du blocage de l'exécution des renvois au Nigeria en dépit de la signature d'un accord avec ce pays», explique Yann Golay, porte-parole de l'OSAR. «Or je sais par des bureaux de consultation juridique des œuvres d'entraide que des refoulements vers le Nigeria ont récemment eu lieu. Pourquoi le Département de justice et police n'informe-t-il pas sur l'exécution de ces renvois, à l'heure où de nombreuses voix s'élèvent pour déplorer les blocages dans ce domaine et qu'une commission du Conseil des Etats en tire prétexte pour proposer des durcissements massifs des mesures de contrainte?» «S'agissant d'une matière délicate à l'égard du respect des droits fondamentaux, le public a le droit d'être informé sur le déroulement de ces opérations», poursuit-il.

Brigitte Hauser, porte-parole de l'ODM, ne voit pas vraiment les choses de cette manière. Elle précise d'abord que la Suisse et le Nigeria ont mené de nouvelles discussions en novembre 2004. Suite à ces consultations, la coopération des deux pays en matière de migration a pu être améliorée et un retour sous contrainte, si nécessaire, est désormais possible dans des cas individuels. «Les cantons ont toujours été tenus informés de l'évolution du dossier, insiste-t-elle. Et nous avons toujours répondu aux questions des parlementaires et des journalistes à ce propos.» En clair: l'ODM continuera à se montrer le plus circonspect possible à propos des accords de réadmission. Pour que les renvois nécessaires se fassent le plus rapidement et efficacement possible.