Pour peu, même dix jours après, il en pleure encore de bonheur. Pourtant, pour le commun des mortels mal informés, il ne s'est rien passé d'exceptionnel dans la nuit du 28 au 29 août. Une nuit qui a fait de Michel Ory, 42 ans, père de famille établi à Delémont, prof de physique au lycée de Porrentruy, une star dans le petit monde des astronomes.

Il a découvert une comète jusque-là inconnue, qui porte son nom, grosse comme la Terre, à 100 millions de kilomètres. «Elle a toutes les qualités, s'enthousiasme-t-il. Elle est périodique, la périodicité est de seulement 6 ans, elle s'approche de nous et son orbite s'inscrit dans le plan des planètes.» Le Graal pour un observateur! «Pour un petit gaillard comme moi, presque solitaire, ce qui se produit ici est affolant.»

Artisanat et compétences

Michel Ory est un scientifique passionné. «Contaminé», insiste-t-il. Qui construit son télescope alors qu'il est en 9e année scolaire. «Un Newton de 15 centimètres.» Il fait des études de physique et opte pour le journalisme scientifique. Pendant quatre ans. «Je voulais expliquer la conquête spatiale, les planètes.» Grosse désillusion, constate-t-il, les journaux n'ont ni moyens ni place à consacrer à la science. Il devient alors enseignant au lycée de Porrentruy. «C'est une autre forme de communication.»

Le retour de Michel Ory dans le Jura coïncide avec le projet de la Société jurassienne d'astronomie de construire un observatoire à Vicques. On se querelle pour retenir un site, «ce n'est pas le meilleur qui l'a emporté. Entre 1993 et 1998, tous les samedis, avec cinq potes, nous l'avons érigé. Puis on a acheté un télescope à 120000 francs. On a dû en emprunter 60000, qu'on rembourse encore à petites doses.»

Michel Ory est régulièrement interrompu dans son récit par le téléphone et par l'émotion. Au point de perdre le fil d'une histoire qui s'est emballée. Les astronomes amateurs de Vicques (http://www.jura-observatory.ch) ont connu mille problèmes, techniques, financiers et de reconnaissance. «On nous prenait pour des farfelus.»

Mais il en faut plus pour briser l'abnégation de Michel Ory. «Depuis 2000, j'opère des mesures d'astéroïdes. Depuis 2004, grâce à une nouvelle installation électronique - il faut ici rendre hommage à Damien Lachat qui s'y connaît dans le domaine -, le télescope peut fonctionner en mode automatique.»

La présence de l'astronome n'est plus obligatoire en permanence. «Ça change la vie», dit Michel Ory. Avouant tenir un registre précis de ses observations. Plus de 30000 en huit ans. Le registre lui rappelle que, «depuis 2000, je compte 560 nuits, complètes ou partielles, à l'observatoire». Pour compléter ses relevés, il a acquis un «forfait d'observation en Arizona, pour 1750 dollars par an, pour confirmer ceux de Vicques».

Astéroïdes et supernovae

S'il revendique son amateurisme, Michel Ory n'a rien du professeur Tournesol. Ses recherches sont méticuleuses, «cartésiennes», précise-t-il. Ce qui lui permet d'entrer dans l'ordre des découvreurs. D'astéroïdes d'abord, «178 à l'heure actuelle, dont 50 numérotés», auxquels, lorsqu'il le peut, il donne des noms régionaux (Jura, Rauracia, Thurmann, etc.). Première grosse prise, le jour de Noël 2003. Une supernova extragalactique. «J'étais fou de joie, j'avais envie d'aller klaxonner en ville de Delémont», s'enflamme-t-il. Il y aura une autre supernova, avant de réaliser un rêve, être le premier à identifier une nouvelle comète.

«C'était mardi 26 août, raconte-t-il. Après le TJ, je suis allé enclencher le télescope et suis rentré. Le mercredi matin, en me rendant au lycée, j'ai refermé l'installation et emporté les infos captées durant la nuit dans ma clé USB. J'ai découvert l'objet mercredi après-midi. Il se trouvait dans la 35e et dernière portion de ciel observée. J'ai remarqué que l'objet n'avait pas l'aspect stationnaire d'un astéroïde. Il ressemblait à une tache à peine allongée et un peu floue. Je n'ai pas pensé à une comète. Qui peut penser découvrir une comète?»

«C'est renversant»

L'objet n'est pas répertorié. «Il faut une seconde nuit d'observation pour que l'objet me soit attribué, mais l'exercice ne m'enchante guère, car ce ne sera pas avant 1h30 du matin et le lendemain, j'ai huit heures d'enseignement.» Michel Ory retourne pourtant à l'observatoire le mercredi soir, jusqu'à 2 heures du matin. Il a retrouvé l'«objet» dans le ciel et l'annonce au Minor Planet Center.

Le jeudi, calme plat. «Deux autres objets déclarés en même temps que le mien avaient reçu leur circulaire, rien pour moi. J'étais déçu. J'avais sans doute simplement découvert un objet à forte excentricité. J'en étais là dans mes cogitations lorsque, boum! la circulaire du Central Bureau for Astronomical Telegrams tombe: comète P/2008 Q2 Ory. J'en ai encore les larmes aux yeux.»

Les messages de félicitations pleuvent de toute la planète. On lui promet le Prix Edgard Wilson de 20000 dollars attribué par l'Union astronomique internationale aux astronomes amateurs ayant découvert une comète l'année précédente. Michel Ory plane. «C'est renversant, un objet de la taille de la Terre!» Submergé par l'émotion. Plus encore quand sa fille Myriam, 10 ans, lui dit: «Papa, si je me marie, je ne porterai plus le nom de la comète?»

Il cite encore son ami astronome Alain Maury, qui lui a écrit de l'observatoire du mont Palomar en Californie: «Découvrir un astéroïde, c'est cool. Ce n'est qu'un caillou. Découvrir une comète, c'est toi et le ciel. Il y a quelque chose de mystique et de mythologique. C'est planant.»

Depuis une semaine, le «petit prof» de physique d'un «lycée de province» peine à mettre de l'ordre dans ses pensées. Il sait qu'il a devancé, sur ce coup, les grands observatoires américains (MIT, JPL, Université d'Arizona, Lowell Observatory) qui balaient le ciel en permanence. Il sait que «sa» comète suscite un intérêt majeur. «Quand on fait des efforts, on obtient souvent une récompense», assène-t-il à ses élèves.

Retour à l'école

Sa vie est-elle chamboulée? Gros éclat de rire. Michel Ory a les pieds sur terre. «Je crois que je vais continuer d'enseigner», ironise-t-il avec son accent jurassien, regrettant à mots couverts que le canton du Jura ne le reconnaisse pas à sa juste valeur.

Pas rancunier, il rêve de faire entrer l'observation astronomique à l'école. Problème, on ne voit les astres que la nuit. Il imagine jouer avec le décalage horaire et acquérir des heures d'observation, à présenter pendant ses heures de cours. Il en a parlé à Nicolas Hayek, à qui il va dédier un de «ses» astéroïdes.