Des sous-bois cachant des excréments, du papier hygiénique accroché à des branches, des toilettes bouchées sur des aires de stationnement, des ordures abandonnées en vrac après leur départ. Les traces laissées par quelques familles de Gitans ne cessent de jeter l'opprobre sur tout un peuple et de susciter un phénomène de rejet dans nombre de communes vaudoises où les gens du voyage tentent de s'arrêter pour y camper plusieurs jours.

«Il a toujours été très difficile de faire comprendre à une petite minorité de Tziganes qu'il y a, dans notre société, des choses qui ne se font pas, comme celles de laisser à la nature des déjections», se rappelle Arnold Moillen. Ce capitaine de la gendarmerie vaudoise à la retraite, et ancien responsable des relations avec les Gitans, explique que, dans ce cas-là, «nos interdits butent contre des pratiques culturelles». «Pour quelques membres de familles roms – une communauté à ne pas confondre avec celles des Jenisch ou des Manouches, précise Arnold Moillen –, il est inacceptable d'être vus quand ils vont aux toilettes. Aussi, ils préfèrent aller satisfaire leurs besoins dans des champs ou des forêts. Et, comme ils considèrent que c'est un déshonneur de nettoyer, ils abandonnent tout sur place.» Cette entorse aux us et coutumes «se justifie aussi, pour ces quelques familles, par le fait qu'elles payent des dédommagements au propriétaire du terrain sur lequel elles se sont installées. Elles croient dès lors que la remise en ordre des lieux est comprise dans le prix».

«Que ce petit groupe de Gitans soit fidèle à sa culture et à ses traditions, c'est bien. Mais il doit faire des concessions. C'est une question d'éducation et de dialogue avec la population et les autorités», insiste l'ex-officier, qui reconnaît avoir commis une erreur: celle de ne pas avoir fait construire des toilettes aux abords des places d'accueil, loin des regards.

Tout en désapprouvant l'abandon de ces déchets naturels, May Bittel, personnalité de la communauté manouche, tient cependant à faire comprendre que «ces Roms viennent de l'Europe de l'Est, de pays où les seuls endroits que l'on met à leur disposition sont des dépotoirs». «Cette situation est révoltante, comme ces amalgames entre les différentes communautés tziganes qui, en réalité, pénalisent tout un peuple.» Aussi, ce théologien genevois se demande, à l'instar d'Arnold Moillen, si ces problèmes de toilettes et de détritus ne sont pas prétexte à des sentiments racistes.

De la résistance au passage des Gitans, il y en a toujours eu dans le canton de Vaud. Aussi, pour couper court à de nouvelles tensions entre les gens du voyage et la population ou les autorités communales, l'Etat a décidé en janvier l'aménagement de trois nouvelles places d'accueil. A celles de Payerne et Rennaz viendront s'ajouter les aires de Cheseaux-sur-Lausanne, de Saint-Cergue et d'Orbe. Si les deux premières municipalités se sont résignées, la dernière, en revanche, a exprimé son mécontentement. D'autant que l'exécutif urbigène avait derrière lui son parlement communal: les membres du législatif avaient voté l'année dernière une résolution appuyant la décision municipale visant à interdire le stationnement des gens du voyage.

Malgré ces réticences, Pierrette Roulet-Grin, préfète du district d'Yverdon et présidente du groupe de travail Gitans, a la conviction que la procédure du Conseil d'Etat est juste. «Elle permettra d'éviter les problèmes de voisinage et l'intolérance.» Les intentions gouvermentales seront encore suivies d'une stricte application des lois, autorisant notamment l'identification des gens du voyage et la mise en place d'une justice plus rapide. «Il n'y aura pas de loi d'exception, prévient Pierrette Roulet-Grin. Nous nous sommes aperçus que les problèmes venaient toujours des mêmes familles. Et nous ne pouvons pas laisser faire.»

Toujours avec la volonté de prévenir de possibles conflits, Arnold Moillen propose, quant à lui, de former des médiateurs pour chacune des régions: «Des personnes prêtes à s'impliquer, insiste l'ex-officier. Elles ne devront pas seulement se déplacer pour résoudre des problèmes, mais aussi aller à la rencontre des Tziganes pour leur montrer aussi qu'ils sont aimés.»