C'est une Jacqueline Maurer «courroucée» qui a rétorqué mercredi à Olivier Steimer et Alexandre Zeller, le président et le directeur général de la Banque Cantonale Vaudoise (BCV). Par la voix de la cheffe du Département de l'économie, le Conseil d'Etat condamne l'irruption des deux dirigeants dans le débat politique (lire ci-dessous).

Dans les colonnes de 24 heures, les deux hommes forts de la BCV ont rejeté l'idée que leur établissement puisse être lié par un article de loi sur les buts de la banque. Ils manifestaient d'autre part une certaine impatience de voir l'Etat définir sa «stratégie d'actionnaire», en particulier le niveau de sa participation. Le moment et la forme de cette intervention publique ont aussi plongé l'Etat dans la perplexité, tant elle risque de compromettre la sérénité du débat à venir.

Procéder par étapes

Le Conseil d'Etat voulait procéder par étapes. D'abord mettre sous toit la nouvelle loi, pour satisfaire les exigences des députés à la suite de la crise des recapitalisations. «On ne veut plus jamais entendre que «l'Etat ne savait pas»», souligne le libéral Patrick de Preux, qui présidait la commission d'enquête parlementaire.

Le gouvernement a en revanche remis à plus tard ses déterminations sur la vente des actions de l'Etat. En séparant les volets d'un dossier toujours passionnel, il espère éviter autant que possible la confusion. Le canton se retrouve propriétaire de près de 70% des actions de la BCV. C'est la conséquence des opérations de sauvetage, cela ne découle pas d'une volonté déterminée de l'Etat. A l'époque, le gouvernement avait affirmé son intention de revenir à la majorité antérieure (50,1%), le peuple ayant refusé de descendre jusqu'à la seule minorité de blocage de 33%.

Six mois de délai

Autant que l'on sache, telle est toujours la position de l'exécutif, même si les services de Jacqueline Maurer déclarent officiellement que «tous les scénarios sont envisagés». Plusieurs de ses membres assurent que le collège est unanime sur ce point. Reste à trouver le bon moment. Selon la nouvelle Constitution, l'Etat doit demander l'accord des députés s'il veut vendre. Une motion du député UDC Jean-Pierre Grin pousse au désengagement, mais le gouvernement a encore six mois pour y répondre.

Les déboires judiciaires de Léonard Favre, responsable du dossier BCV auprès de Jacqueline Maurer, pourraient avoir renforcé le Conseil d'Etat dans sa volonté d'avancer lentement. Cette affaire a poussé la justice vaudoise à ouvrir une enquête contre inconnu pour délit d'initié, à la grande satisfaction du Parti socialiste.

Tant la banque que l'Etat ont un intérêt à la vente des actions excédentaires en mains publiques. S'il réalisait l'opération aujourd'hui, le canton diminuerait de 600 millions une dette qui passerait alors sous les 6 milliards. Vu l'excellente santé de l'action BCV, dont la valeur a quadruplé depuis la souscription, il réaliserait une plus-value de 300 millions.

La banque serait satisfaite d'avoir un plus gros volume de ses titres sur le marché. Dispersion dans le public, rachat par des caisses de pension, alliance avec un groupe bancaire international, ce sont autant d'hypothèses à ce stade. Vu ses brillantes performances actuelles, la BCV procède par ailleurs au remboursement accéléré des bons de participation souscrits par l'Etat en plus des actions.

Une «maison mère» d'Etat?

Au moment où il présente son projet de loi aux députés, le gouvernement risque d'avoir beaucoup de peine à maintenir la discussion dans le cadre étroit qu'il souhaitait. Les réactions suscitées par l'intervention des dirigeants de la BCV montrent plutôt que le débat général qu'on cherchait à éviter va avoir lieu. Même le résultat de la votation de 2002 est remis en question. «Il y a des solutions plus intelligentes que les 50% historiques», assure le PS Roger Nordmann. Le conseiller national verrait une «maison mère» propriété de l'Etat à 100% et des activités périphériques privatisées. Un nouveau round s'annonce entre partisans de la privatisation et de l'étatisation.

L'approche des élections de mars 2007 et l'éventualité d'un basculement du canton à gauche échauffe les esprits. En attendant, le couple infernal formé par la banque et l'Etat jouent en public une nouvelle scène de ménage. Comme si, résume un bon connaisseur du dossier, des dirigeants venus des grandes banques, poussés par le dynamisme de la gestion de fortune et des produits dérivés ne pouvaient que se sentir à l'étroit sur les chemins ruraux des banques cantonales.