Mon frère, ma sœur (3/5)

Ada et Luigi Marra, à la place des autres

Les jumeaux de la famille immigrée des Pouilles représentent la Suisse dans ce que ses institutions ont de plus officiel. Si les caractères du journaliste de la RTS et de la politicienne diffèrent, tous les deux se rejoignent dans leurs combats

Cette semaine, «Le Temps» s’amuse à portraiturer ces fratries dont les membres se ressemblent (ou non).

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Toute leur vie, Ada et Luigi, les jumeaux de la famille Marra, n’ont jamais habité à plus de 500 mètres l’un de l’autre. Et la proximité spatiale n’est rien par rapport au reste des liens qui les tiennent. «Si l’un de nous deux va mal, l’autre ne se sent pas bien. C’est un cliché sur les jumeaux que l’on remplit entièrement», convient Luigi. Installés sous le soleil de la Jetée de la compagnie à Ouchy, la conseillère nationale socialiste, candidate aux Etats, et le producteur de l’émission de la RTS Dans la tête de acceptent de se livrer. Avec humour, souvent, et beaucoup d’amour, surtout.

Pas d’effusion de sentiments

Il a hérité des yeux clairs de ses deux grands-pères, elle a été la protégée de leur père, qui craignait les coups qu’elle pourrait se prendre en politique. Ados ils étaient inséparables, et partageaient le même groupe d’amis baptisé «Almabebo», de la première syllabe de chacun des noms de famille de ses membres. Elle le tirait à l’école, il la sortait au cinéma et au théâtre. «Je la stimulais pour socialiser», rapporte Luigi. «Mais je suis un être tout à fait social!» se scandalise Ada en riant.

Ils n’ont pas le souvenir de s’être ligués à deux contre d’autres. «Je crois qu’on était profondément bienveillants», s’accordent-ils. Ils sont adultes désormais et se donnent rendez-vous dans des cafés lausannois pour parler. Ils ne sont pas dans l’effusion des sentiments mais un jour Luigi a dit à Ada qu’il n’aurait jamais à craindre la solitude puisqu’il l’avait, elle. Elle s’en souvient comme une des plus belles choses qu’on lui ait dites.

Voilà pour les liens gémellaires, mais s’en tenir à ça serait oublier la singularité de leurs tempéraments. Dans son émission télé de psychologie sociale, Luigi Marra analyse de manière passionnante certains traits de nos comportements quotidiens. La masculinité, la possession, le racisme, la timidité, la radinerie. Il a commencé il y a dix ans avec Specimen, il continue depuis 2017 avec Dans la tête de. Il produit avec sa petite dizaine de collaborateurs un épisode de 50 minutes par mois.

«Le point commun entre mon travail et celui de ma sœur, c’est l’intérêt pour l’humain. Ça a toujours été le cas, le résultat de nos vies le démontre clairement aujourd’hui: on se met beaucoup à la place des autres. J’ai envie de comprendre l’humain et de relater, Ada mise sur le changement.» Et cette dernière de rebondir: «Ce sont deux manières d’être empathique, tu es dans l’écoute, moi dans le sentiment et l’action.»

Un dîner de famille sans Ada

En politique, elle fait dans le bas seuil, dans «l’urgence» comme elle dit. Caritas, la soupe populaire, l’accueil de nuit des SDF. Sa profession de foi, c’est d’aider ceux qui n’ont rien. «L’intelligence d’Ada fonctionne avec l’émotion», indique son frère. «J’en serais bien incapable, moi qui suis pour dépassionner les sujets techniques. Ce sont deux théories scientifiques qui s’affrontent: les émotions sont-elles ou non une part essentielle de la raison et du raisonnement? Ada utilise son intuition pour débattre.»

Dans les soirées en famille ou entre amis, Luigi préfère que les discussions évoluent sur un ton serein. «Il a un côté rassurant pour les gens.» Alors qu’Ada fait du bruit. «Elle met de l’importance dans la mise en scène. Elle a un côté comédienne qui apporte du piment à la soirée, ce qui n’est pas mon cas. Un dîner de famille sans Ada… ça manque d’intérêt», déclare son frère, un sourire aux lèvres. Ce qui fait pouffer l’autre.

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A l’Université de Lausanne, son frère est en sciences sociales, Ada en sciences politiques. Elle y rencontre Pierre-Yves Maillard, Grégoire Junod, Géraldine Savary. Elle obtient sa licence en 1996, demande la nationalité suisse et dans la foulée rejoint le Parti socialiste, à 24 ans. Dix ans plus tard, elle est élue à Berne, comme conseillère nationale vaudoise, où elle termine actuellement sa troisième législature. Cette année, à 46 ans, elle a été choisie par son parti contre son collègue Roger Nordmann comme candidate à la Chambre haute.

Aux élections fédérales de 2015, elle sort en tête de sa liste socialiste. Deux ans plus tard, elle réussit après des années de bataille et une victoire au parlement fédéral à faire passer devant le peuple l’initiative sur la naturalisation facilitée des étrangers de la 3e génération. Avec ce score étonnant: la majorité des cantons et 60,4% des voix.

L’héritage italien

Chez les Marra, on servait la pasta trois soirs par semaine. Le mardi, le jeudi et le dimanche. Pas plus tard que les voisins suisses, vers 18h30. Le papa était transporteur de viande, puis chauffeur poids lourds. La maman faisait des ménages et s’occupait de ses trois enfants, Ada et Luigi ont aussi un grand frère. «Bien que nos parents aient grandi dans les Pouilles, nous, on n’a jamais eu le sentiment de devoir faire des efforts pour s’intégrer. Notre différence culturelle, on la vivait plutôt comme un petit plus à notre façon de vivre très helvétique. Un enrichissement plutôt qu’une tare.»

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A Paudex, banlieue plutôt chic de Lausanne, les enfants sont placés à l’école du quartier, un début de mixité sociale. Les parents ne les mettent pas non plus à la messe italienne, comme beaucoup de leurs concitoyens, mais les enfants suivent les cours de catéchisme dispensés par l’Eglise catholique romaine du canton de Vaud.

Dès que les garçons ne sont plus obligés de s’y rendre, ils n’y remettront plus les pieds. Alors qu’Ada, elle, adore ça. «Notre rapport à la religion nous a différenciés très tôt mais ça n’a jamais été un problème.» «Je pense qu’on a les mêmes valeurs de la vie. Simplement, celles d’Ada sont inscrites dans sa foi», soutient Luigi.

Peut-être que leur gémellité, cette version de fraternité extrême, leur a donné cela: cette façon généreuse de se mettre chacun à la place de l’autre, de penser non pas comme lui, mais en cherchant toujours à comprendre, à soutenir, à aider comme l’on peut. Au bout du compte, et au-delà d’eux-mêmes, en vivant chacun leur destin, c’est devenu une belle façon de vivre.

Prochain épisode: La fratrie des entrepreneurs De Meyer

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