Tu dis que les Africains, chez toi on les aime en photos, souriant de toutes leurs dents, ou alors quand ils sont petits, comme ces chiens qu’on aime moins une fois qu’ils sont grands, c’est à dire adultes, et célibataires. Je ne sais pas si c’est vrai, ce que je vois moi c’est que tu es mal avec ça, avec cette espèce de malédiction sorganisée qui pèse sur ma tête d’Africain depuis le début, depuis le dépôt de la demande d’asile - une fois je suis en prison à attendre des papiers qui ne viendront jamais, une fois je suis à Ouaga sans rien pour me vêtir ni manger, une fois comme ce soir je suis en Turquie à parler sur Skype avec toi sans la moindre idée de ce à quoi va ressembler ma vie demain et si j’aurai une fois la possibilité de décider à quoi elle pourrait ressembler. Mais c’est pas ta faute, tu n’as pas choisi d’être blanc et suisse et assuré contre la perte de tes gains, et moi de mon côté je ne suis pas encore mort. J’ai failli y passer, mais je ne suis pas encore mort.

Sur quatre ans en Suisse, j’ai passé trente mois en prison. Pour les dix-huit premiers mois, j’avais fait une connerie. Y avait un Nigérian dans le centre où on m’avait placé. Il m’a proposé 200 francs pour aller chercher un colis à Genève. J’avais rien, j’avais pas le droit de travailler, la famille appelait tout le temps pour savoir ce que je faisais, alors j’ai dit oui. A la gare de Lausanne, la police m’attendait. Dans le colis, y avait de la cocaïne. J’ai pris dix-huit mois. De la prison de Bellechasse, j’ai réussi à envoyer de l’argent à mes parents en économisant sur le pécule. Ils ont cru que je travaillais. C’était ça qu’ils voulaient. Le jour de ma libération, on m’a transféré à la prison de Frambois. La Suisse voulait m’expulser. Mon pays ne voulait pas délivrer de laissez-passer. Cela a duré un an comme ça. J’étais complètement perdu. C’est là que tu es venu me rendre visite. Je t’ai dit comment ça gueulait la nuit lorsque la police venait chercher quelqu’un et qu’il s’accrochait à tout ce qu’il pouvait pour ne pas s’en aller. J’en pouvais plus d’entendre ça et puis j’étais en colère. J’étais en prison pour rien, juste pour être à disposition des autorités suisses. J’ai même demandé à rentrer tout seul en Afrique mais ils ne m’ont pas laissé. La dernière fois que tu es venu me voir tu m’as donné des sous pour le voyage. C’était clair que j’allais être mis dans un vol spécial. Un soir vers dix heures, on m’a menotté les mains et les pieds, on m’a mis une cagoule sur la tête et on est parti pour Kloten. Je me suis dit que c’était pas la peine de nous garder si près de l’aéroport de Genève si c’était pour nous transporter en voiture jusqu’à Zurich. J’ai gardé les menottes aux mains et aux pieds et la cagoule jusqu’à Ouagadougou. A l’aéroport, la police vaudoise a donné des ordinateurs aux burkinabés et je me suis dit que c’était pour ça qu’ils nous acceptaient, parce que normalement ils ne nous reprennent pas. La police burkinabé m’a gardé deux jours. J’ai dû leur donner ton argent pour qu’ils me libèrent. Personne ne m’a aidé ensuite. Tout le monde me rejetait, on se foutait de moi, on comprenait pas que je revienne de Suisse sans argent. Là dessus j’ai eu un accident de moto, je suis tombé dans le coma, mais grâce à Dieu, je me suis remis. Alors je suis parti au Liban, j’ai marché deux mois pour aller en Syrie et de là je suis passé en Turquie. Ça n’a pas été facile. Les passeurs syriens nous ont enfermés deux semaines avant de nous conduire à la frontière, puis les douaniers nous ont tirés dessus à balles réelles. Maintenant je suis à Istanbul. Je travaille dans des fabriques pour 150 dollars par mois. Les Turcs laissent les Africains tranquilles malgré que le pays soit bien moins riche que la Suisse. Ils ne nous embêtent pas. Bientôt j’essayerai de passer en Grèce. Tu dis que c’est difficile. Te fais pas de soucis, je suis pauvre, mais je suis en bonne santé.