Dernier épisode en date de la crise profonde qui secoue Addiction Valais, le Département valaisan de la santé et des affaires sociales livrait jeudi dernier les conclusions d’un rapport d’expert faisant état de sérieux dysfonctionnements au sein de la fondation. Créée en 2012 dans le but de coordonner l’offre de traitement des toxicomanies dans ce canton, Addiction Valais a connu pas moins de 57 départs de collaborateurs pour 37 postes à plein temps. 

La réorganisation entamée en 2013 sous l’impulsion du Conseil de fondation se fait dans la douleur. En automne, l’Association des amis et des anciens des Rives-du-Rhône, responsable de deux foyers à Salvan et Sion, claquait la porte d’Addiction Valais, à la suite du licenciement de son directeur, Xavier Roduit. Outre des problèmes de management, cette rupture cache des divisions profondes sur la méthode à adopter dans le traitement des addictions.

Dans son rapport, Bernhard Eichenberger pointe du doigt douze manquements aux normes de qualité définies par l’Office fédéral de la santé publique au sein des quatre centres de traitement des toxicomanies regroupés sous Addiction Valais. La moitié concerne les deux foyers qui étaient gérés par l’Association des amis et anciens des Rives-du-Rhône. L’expert relève un manque de transparence, une mauvaise gestion du personnel et émet des «réserves» sur l’engagement d’anciens toxicomanes ou d’ex-alcooliques comme collaborateurs.

Avenir en suspens

Depuis la scission, il existe deux entités sous le nom Rives du Rhône. L'une continue de s'occuper des foyers de Salvan et Sion au sein d'Addiction Valais. De son côté, l’Association des amis et anciens des Rives-du-Rhône a annoncé l’ouverture d'une nouvelle fondation à Lens en janvier: «Nous nous battrons pour continuer à offrir en Valais une thérapie basée sur l’abstinence, visant le rétablissement complet des toxicomanes», explique Xavier Lavanchy, président de cette structure. Or la commune a refusé à ce jour d’autoriser une exploitation des lieux pour un centre de traitement des toxicomanies, au motif que le bâtiment, trop ancien, n’était pas aux normes. L’avenir des Rives-du-Rhône repose désormais sur le Conseil d’Etat: un établissement pour le traitement des problèmes d’addiction ne peut voir le jour sans autorisation du département concerné.

Le Département de la santé va-t-il délivrer un mandat de prestation à cette nouvelle émanation des Rives-du-Rhône, malgré les dysfonctionnements relevés par l’audit et la rupture avec Addiction Valais? «Il est trop tôt pour répondre», estime la ministre de la Santé, Esther Waeber-Kalbermatten (PS), interrogée par Le Temps. «Nous sommes actuellement occupés à faire l’analyse de la situation. Nous cherchons à déterminer les besoins en Valais. Les responsables des Rives-du-Rhône nous soumettront leur concept et nous l’analyserons.»

Les Rives-du-Rhône bénéficient d’un large soutien politique, surtout dans les cercles conservateurs. L’an dernier, plusieurs députés ont réclamé par postulat au gouvernement d’octroyer à la fondation des Rives-du-Rhône un mandat de prestation de l’Etat pour prendre en charge des toxicomanes. En automne dernier, l’ancien conseiller national Yannick Buttet avait pris brièvement la présidence de l’Association des amis et anciens des Rives-du-Rhône. Une fonction qu’il avait fini par abandonner, dans la foulée de sa démission du Conseil national à la suite des accusations de harcèlement lancées contre lui.

Rituels, mysticisme et craintes d’une «dérive sectaire»

Le rapport Eichenberger relève encore un manque de transparence sur la dimension «spirituelle» des traitements offerts dans les foyers des Rives-du-Rhône, sans plus de précisions. Cette approche empreinte de mysticisme est au cœur du malaise au sein d’Addiction Valais et inquiète les milieux de la prévention. Elle s’inspire du fondateur, Pierre-Yves Albrecht, qui considère les toxicomanes comme des êtres en quête d’un sens qu’ils ne trouvent pas dans une société dépouillée de rites et de symboles. La thérapie, qui peut durer plusieurs années, se base sur un mélange de références empruntées aux sociétés secrètes du Moyen Age et à diverses mythologies.

«Dans le cadre de la réorganisation entamée en 2013, nous avons visité les foyers pour vérifier qu’ils respectaient les normes. C’est là que j’ai découvert les rituels. J’étais abasourdi, explique un collaborateur d’Addiction Valais, sous le couvert de l’anonymat. C’est une communauté fermée, qui fonctionne selon un code moral strict. Lors de discussions de groupes, les jeunes sont mis sous pression pour avouer leurs vices et exprimer leur volonté de devenir un nouvel individu. Ce n’est pas la mission de l’Etat de financer une structure qui ressemble à une secte. De nombreux jeunes sont envoyés par le Tribunal des mineurs. Pour eux, c’est cela ou la prison.»

Trois anciens toxicomanes témoignent

La thérapie se divise en plusieurs périodes jalonnées de rituels initiatiques censés symboliser le passage de l’enfance à l’adolescence, puis à l’âge adulte et enfin à l’état de «sage». Ils consistent par exemple à s’isoler durant cinq jours dans une cabane dans la forêt, avec pour seule nourriture de la farine et de l’eau, ou à réaliser une traversée du désert. Chaque matin, un résident est désigné pour tirer sur une cible placée devant un miroir. S’il l’atteint, une journée normale commence. S’il rate son tir en revanche, une période dite d’«archer noir» s’ouvre. C’est une forme de punition collective : «C’est le chaos, les activités s’arrêtent et l’ensemble de la communauté est responsable et doit trouver un moyen de revenir à l’archer blanc», explique Ali*, un ancien résident resté quinze mois au foyer.

«On nous pousse à affronter nos démons intérieurs», explique Jules*, 22 ans, resté trois ans au foyer entre 2013 et 2016. Condamné pour cambriolage, le jeune homme, qui avait des problèmes d’alcool et de cannabis, a été placé par une juge des mineurs. «C’était le foyer ou la prison», dit-il. On ne lui avait pas parlé des rituels. «Je ne serais sans doute pas entré», poursuit-il. Avec le recul, il les considère juste comme «une manière d’imager les choses».

La vie d’un résident est entièrement tournée vers la communauté: lorsqu’un jeune arrive, on lui retire ses affaires personnelles, les contacts avec famille et amis sont rompus au cours des premiers mois. Ses journées sont ensuite rythmées par le sport, la méditation, le chant, le travail – entretien du jardin, menuiserie, cuisine, ménage. «C’est plus qu’un centre, c’est une école de vie, à la dure», explique Johan*, qui a passé un an et demi aux Rives-du-Rhône, entre 2015 et 2016. Contrairement à Jules, il cherchait alors un endroit «fermé, sans liberté» pour se défaire de son addiction à la cocaïne. On lui recommande le foyer valaisan. A ses yeux, c’est «le meilleur endroit pour se soigner, à condition d’être volontaire. Les problèmes viennent des jeunes envoyés par les tribunaux. Beaucoup d’entre eux ne veulent pas se conformer aux règles. Il y a sans cesse des fugues.»

Les héritiers de Pierre-Yves Albrecht défendent l'«efficacité» de leur méthode, sans toutefois être en mesure de fournir des données chiffrées fiables pour étayer leurs propos. Selon eux, les placements se font en toute transparence: «Ils relèvent d’une décision de justice, les jeunes possèdent une voie de recours», souligne Xavier Lavanchy. Ce n’est pas ce qui ressort du rapport Eichenberger, qui fait état du manque d’information sur les voies de recours à la disposition des résidents. Le nouveau président affirme que la méthode Rives-du-Rhône a évolué, s’éloignant des principes stricts de Pierre-Yves Albrecht. Mais, d’après le témoignage d’anciens résidents, le livre du père spirituel figurait toujours au programme des lectures au sein du foyer.

 * Prénoms fictifs.


L’ère révolue de l’abstinence 

L’Association des amis et anciens des Rives-du-Rhône est l’un des derniers bastions en Suisse des défenseurs de thérapies visant l’abstinence. Celui qui a fondé le centre en 1981, Pierre-Yves Albrecht, avait lancé l’initiative «Jeunesse sans drogue» en 1993, pour s’opposer au concept des quatre piliers, lequel permet notamment la prescription médicale d’héroïne. C’est finalement cette ligne qui l’emportera dans les urnes et deviendra la politique officielle en matière de drogue en Suisse.

Les scènes ouvertes de la drogue ont conduit à une «révolution copernicienne», rappelle l’anthropologue de la santé Jean-Dominique Michel. L’Etat, visant à réduire le nombre de morts par overdose et les épidémies, prend en charge le traitement des addictions laissé jusqu’ici aux mains d’organisations privées, souvent empreintes de morale chrétienne. Les traitements s’orientent alors vers l’accompagnement médical de la dépendance et un contrôle de la consommation.

«On ne considère plus l’abstinence comme une guérison depuis bien longtemps. On vise une meilleure vie et une réduction de la consommation», souligne Daniele Zullino, du service d’addictologie des HUG. Selon Jean-Dominique Michel, éradiquer toute proposition spirituelle ou orientée vers l’abstinence de la palette d’offres de traitement serait contre-productif: «Cette approche répond aux besoins d’une partie de la population.» En revanche, le spécialiste estime que ces offres doivent se présenter sur des critères clairs et proposés uniquement sur une base volontaire.