Interview

Adèle Thorens: «Les Verts ne sont pas des ayatollahs intégristes»

L’initiative «Pour une économie verte» vise à réduire l’empreinte écologique de la Suisse. La conseillère nationale Adèle Thorens soutient la mise en place de rabais fiscaux afin d'«encourager les entreprises responsables à réduire leur gaspillage»

Le contre-projet ayant été refusé par le parlement, l’initiative populaire «Pour une économie verte» est soumise seule au vote du peuple et des cantons. Interview de l’une de ses avocates, la conseillère nationale Adèle Thorens (Verts/VD).

Le Temps: Vos adversaires vous accusent de n’avoir que le mot «taxe» à la bouche.

Adèle Thorens: C’est faux. Il y a deux points fixes dans l’initiative: la réduction de l’empreinte écologique de la Suisse à l’équivalent d’une seule planète d’ici à 2050 et la fermeture des cycles de vie des matériaux, grâce à l’économie circulaire. Nous avons proposé un catalogue de mesures possibles pour atteindre ces objectifs, mais il n’y a rien de contraignant. Le texte dit que la Confédération peut prendre ces mesures, pas qu’elle doit les prendre. L’excellent contre-projet qu’avait présenté le Conseil fédéral ne prévoyait pas de taxe.

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– Mais ce contre-projet est mort. Le parlement n’en a pas voulu. Il ne reste donc que l’initiative.

– C’est vrai. Mais si l’initiative passe, le Conseil fédéral ne présentera pas autre chose que ce qu’il y avait dans son contre-projet. Et le parlement devra le prendre plus au sérieux. Ce contre-projet était soutenu par les grands distributeurs, comme Migros et Coop. S’il avait été adopté, les Verts auraient retiré l’initiative.

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– Elle est donc maintenue et contient les mots «prescriptions» et «taxes». Dites-vous aujourd’hui que ce n’est pas ce que vous voulez?

– Le but de l’initiative n’est pas de créer de nouvelles taxes, mais de fixer des principes. Nous visons d’abord un résultat, qui pourrait tout à fait être atteint par d’autres biais. C’est le Conseil fédéral et le parlement qui, le cas échéant, décideront des mesures à prendre. Or, qui a la majorité? La droite. Elle ne votera jamais de taxes liberticides ou qui nuiraient aux intérêts de l’économie. Nous pourrions accepter un système reposant sur une base volontaire. Le Conseil fédéral et le parlement pourraient reprendre l’idée des conventions d’objectifs conclues avec les branches économiques, idée qui figurait dans le contre-projet, assortie d’un bon monitoring.

Une partie importante de l’économie est d’accord avec ce que nous demandons, à condition que l’ensemble des entreprises de chaque branche joue le jeu. Ce n’est que si les objectifs ne sont pas atteints que des mesures politiques devraient être prises.

– Donc, des taxes et des prescriptions sur les produits et les déchets…

– Mais il n’y a rien de nouveau. De telles mesures sont déjà possibles aujourd’hui dans le droit environnemental. A l’exception d’une, que nous proposons d’ajouter: des incitations fiscales positives pour les entreprises responsables. C’est une mesure favorable à l’économie. Je souligne d’ailleurs que la Constitution comprend de nombreuses garanties, comme la liberté de commerce et les principes de proportionnalité et de subsidiarité. Contrairement à ce que nos opposants prétendent, les écologistes ne sont pas des ayatollahs intégristes déconnectés de la réalité.

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– Vous considérez qu’il y a de bons et de mauvais élèves. Qui sont les cancres?

– Notre but n’est pas de désigner des fautifs, mais d’encourager les entreprises responsables. L’empreinte écologique de la Suisse est trois fois supérieure à ce qu’elle devrait être dans une économie durable. La Suisse est, après le Danemark, le pays qui produit le plus de déchets par personne en Europe. Il faut réduire le gaspillage et encourager l’efficience. Il faut aussi réduire notre impact hors de nos frontières, grâce à des conventions d’objectifs avec les importateurs, pour favoriser l’importation d’huile de palme, de bois, de soja ou de poissons correspondant à des standards écologiques internationaux.

– L’initiative veut réduire l’empreinte écologique de deux tiers d’ici à 2050, c’est-à-dire en une trentaine d’années. Est-ce réaliste?

– Personne ne peut dire aujourd’hui si cet objectif sera atteint ou non en 2050: nous parlons d’une génération. Si, par malheur, il ne l’était pas, un mécanisme de compensation est possible, comme dans le domaine climatique. Prenons le cas de l’initiative des Alpes: le parlement a été créatif, avec la taxe poids lourds et les transversales alpines. Aucune mesure liberticide n’a été prise. Pourtant, les opposants avaient agité à l’époque, comme maintenant, les pires menaces! Il est essentiel de se donner aujourd’hui une direction et de s’engager pour l’atteindre, car on n’a pas le choix: nous devons réaliser cette transition. Tout le monde le sait.

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– Néanmoins, vos adversaires vous reprochent de trop vouloir en trop peu de temps.

– En 2011, 200 multinationales se sont dites prêtes à réduire leur impact écologique à l’équivalent de ce que la planète peut offrir, et cela d’ici à 2050. Et elles ont montré que c’était économiquement très attractif. Nous ne faisons que reprendre ce concept. Dans son Masterplan Cleantech, le Conseil fédéral vise le même objectif, sans fixer de date, j’en conviens. L’Europe enfin, s’est donné ce but, et prévoit ainsi de renforcer sa compétitivité et de créer des emplois. L’empreinte écologique est principalement composée de CO2. Si l’on applique les engagements du Conseil fédéral pris à la COP21, on la réduit déjà considérablement. Le reste peut être réalisé grâce à l’écoconception et à une meilleure gestion des déchets. L’initiative est soutenue par l’industrie des cleantechs et j’ai confiance en eux.

– Le dispositif que vous envisagez ne va-t-il pas renchérir les prix et les coûts de production? Ne bétonne-t-il pas l’îlot de cherté qu’est déjà la Suisse?

– C’est si nous continuons de gaspiller et de dépendre de ressources non renouvelables que les prix et les coûts vont augmenter. Les associations de consommateurs sont en majorité favorables à notre initiative. Celle-ci élargira le choix de produits durables et défavorisera les marchandises «prêtes à jeter». Le rapport qualité-prix sera meilleur. Et la gestion des déchets sera simplifiée.

– Les taux de recyclage sont déjà élevés en Suisse. Peut-on encore faire mieux?

– Nous sommes très bons sur certaines filières ciblées: verre, papier, aluminium. Pourquoi a-t-on ces résultats? Parce qu’on a eu la volonté politique de le faire. Mais l’économie circulaire peut concerner tous les matériaux: plastique, déchets composites ou métalliques, phosphore des boues d’épuration. Il y a un grand potentiel d’innovation.

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