Après vingt-sept années de magistrature, Fabienne Proz Jeanneret met les voiles. Investie depuis toujours dans la protection de l’enfant et de l’adolescent, celle qui fut juge au Tribunal tutélaire avant de rejoindre le Tribunal des mineurs quitte son poste, le 30 avril 2020, à cinq ans de la retraite. Une récente opération du dos a fait office de signal. Après l’énorme investissement personnel et le trop-plein émotionnel, l’heure d’un tour du monde en catamaran a sonné.

L’émotion, on l’imagine sans peine, est vive au moment de débarrasser le bureau, de prendre congé et de se souvenir de tous ces instants qui ont conforté une vocation. S’il fallait n’en citer qu’un seul, ce serait la fois où ce garçon, particulièrement déviant, envoyé faire une marche dans le désert pour lui remettre la tête à l’endroit, a insisté pour la faire venir à la cathédrale de Lausanne où il devait se produire avec la chorale de son foyer pour irréductibles. A la fin du concert, l’ex-enfant terrible, celui dont la mémoire ne retenait plus rien à force d’excès en tout genre, a fait un pas en avant pour remercier sa juge, a chanté a cappella et a invité le public à saluer cette magistrate qui l’avait aidé et qui l’honorait ce soir de sa présence.

Une présence qui va certainement manquer à beaucoup de ces jeunes. Entretien à l’aube d’une nouvelle vie.

Le Temps: Vos dernières semaines de juge ont été marquées par la crise sanitaire. Cela a-t-il bouleversé votre programme?

Fabienne Proz Jeanneret: J’avais prévu de recevoir individuellement tous les jeunes pour lesquels j’ai prononcé une mesure et qui sont encore à l’heure actuelle placés en foyer ou mis au bénéfice d’une assistance personnelle. Je les connais pour certains depuis plusieurs années et je souhaitais leur dire au revoir. Mais la crise sanitaire a conduit à l’annulation de toutes les audiences non urgentes. J’ai alors proposé à chacun une vidéoconférence juste pour prendre congé. Ils ont tous accepté et cela m’a beaucoup touchée. J’ai pu ainsi organiser 20 appels, sur Zoom, par l’intermédiaire des éducateurs.

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Qu’ont-ils exprimé?

J’ai été très émue par leur réaction. Une jeune fille m’a dit: «Vous serez toujours ma juge.» Une autre: «Vous êtes trop jeune pour prendre la retraite et vous m’abandonnez.» Un garçon m’a fait promettre un café lorsqu’il aura réussi son apprentissage.

Comment ces mineurs vivent-ils le semi-confinement?

Depuis le début des restrictions sanitaires, la délinquance des mineurs est en baisse. Ceux qui sont déjà suivis par le tribunal se sont globalement bien comportés même s’il y a eu quelques cas de sortie avec violation des règles d’éloignement social. Nous avons dû opérer des choix pour savoir qui pouvait rester en foyer et qui devait retourner à la maison afin de faire de la place tout en évitant les contacts avec des personnes vulnérables ou les allers-retours contre-productifs. Certains jeunes ont même renoué de meilleures relations avec leurs parents durant cette période. Ils disent qu’il y a moins de conflits, par exemple, sur l’heure où il faut se lever ou celle où il faut rentrer le soir. Mais tout cela commence à être long et il leur faut une reprise des activités.

Plus généralement, comment avez-vous vu évoluer la délinquance juvénile ces dernières années?

Grâce à l’entrée en vigueur du nouveau Code pénal des mineurs, qui permet non seulement au juge de punir mais aussi d’aider, la délinquance n’a cessé de baisser durant dix ans, alors qu’elle augmentait partout où le système était plus répressif. Depuis 2017, le nombre des délits est reparti à la hausse dans toute la Suisse, sans qu’on sache vraiment pourquoi. On voit aussi davantage de violence gratuite. Une minorité de ces jeunes manquent d’empathie et n’expriment aucun regret pour leur victime, ce qui est particulièrement inquiétant à cet âge. Des infractions nouvelles, je pense par exemple au cyberharcèlement, sont nées avec le développement des réseaux sociaux. Les filles sont aussi beaucoup plus nombreuses à passer à l’acte. Leur part dans le total des procédures a triplé et atteint près de 30%.

En parlant des filles, vous avez longtemps œuvré pour la création d’un foyer fermé afin de pouvoir y placer des mineures en rupture qui présentent un danger pour autrui et pour elles-mêmes. Qu’en est-il?

Ce foyer n’existe toujours pas en Suisse romande. Les filles ont été oubliées de ce côté de la Sarine alors que les politiques avaient l’obligation légale de créer une telle institution avant 2017. En ma qualité de présidente de l’Association latine des juges des mineurs, j’ai attiré l’attention des autorités compétentes sur la nécessité de disposer d’un centre éducatif fermé afin de pouvoir contenir les fugues et le passage à l’acte de jeunes filles dont le comportement présente des risques importants et pour lesquelles la peine de prison n’est pas indiquée. A l’heure actuelle, nous sommes obligés d’utiliser La Clairière, qui n’est pas un établissement dédié à ce type de placement.

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Pour sortir de cette impasse, j’ai proposé de louer une section fermée de 35 places au sein de l’établissement de Prêles, dans le Jura bernois, afin d’y accueillir des filles mais aussi des garçons qui figurent sur la longue liste d’attente du centre fermé de Pramont, en Valais. J’espère que mon successeur parviendra à finaliser ce projet.

Vous partez avec ce regret mais aussi avec de beaux souvenirs?

J’ai toujours été impressionnée par l’immense résilience de ces jeunes. Je suis restée optimiste et j’ai souvent constaté qu’il était possible de modifier une trajectoire en prononçant la bonne mesure. Il faut savoir entendre l’appel à l’aide que constitue très souvent le délit, chercher ce qui ne va pas et trouver le bon outil. Une fois, une fille, à qui je venais d’infliger une longue période d’observation en milieu fermé, m’a lancé: «Vous êtes la première personne qui me calcule et je comprends que c’est pour mon bien.» Là, on se dit que c’est déjà bon signe.