Trafic d'armes, crime organisé, armée secrète: l'affaire de détournement de fonds par l'ancien comptable des services secrets Dino Bellasi prend une dimension «inimaginable», a déclaré le conseiller fédéral Adolf Ogi lors d'une conférence de presse dimanche au Palais. Felix Bäzinger, substitut du procureur général Carla Del Ponte, était à ses côtés, tout comme le divisionnaire Peter Regli. Ce dernier a été suspendu de ses fonctions à la tête des services secrets.

«Je suis effrayé par ce que j'ai découvert ce matin. Jusqu'ici, il s'agissait dans cette affaire d'une des plus importantes escroqueries dans l'histoire de l'administration. Mais l'on parle maintenant de crime organisé, de trafic d'armes et de constitution d'une armée secrète. Je viens de découvrir l'ampleur de l'affaire.» Il a en effet fallu un article du SonntagsBlick pour que le ministre de la Défense réalise l'envergure de cette affaire. Le Ministère public et les services de Ruth Metzler l'avaient en effet informé depuis jeudi déjà de la découverte de cet arsenal.

Visiblement choqué, le ministre de la Défense a annoncé la mise en congé avec effet immédiat du chef des services secrets Peter Regli. Le matin même, la presse faisait état de graves accusations à son encontre par Dino Bellasi. Le SonntagsBlick a en effet annoncé la découverte d'un arsenal de plus de 200 armes sophistiquées et de stocks importants de munitions appartenant à l'ancien comptable. Celui-ci a déclaré lors d'un interrogatoire du Ministère public avoir agi pour le compte de son supérieur, qui l'aurait chargé en 1994 de constituer une armée secrète. Adolf Ogi a expliqué que Peter Regli, 55 ans, avait lui-même demandé sa mise en congé dimanche afin de ne pas faire obstacle à l'enquête du Ministère public de la Confédération. Le conseiller fédéral a accepté sa requête et nommé immédiatement Martin von Orelli pour le remplacer. Il a cependant réaffirmé sa confiance dans le chef des services secrets «tant que rien n'a été prouvé», se réservant le droit d'ordonner d'autres suspensions. L'enquête s'étend désormais à plusieurs personnes, dont Peter Regli, mais le substitut de Carla Del Ponte n'a pas voulu préciser combien. Il a cependant affirmé que seul Dino Bellasi était encore en prison. Il a confirmé la découverte de l'arsenal dans la région bernoise, sans plus de précisions. Pour l'heure, aucun élément concret ne permet de conclure à un trafic d'armes.

Peter Regli s'est défendu des accusations portées contre lui, les qualifiant de «mensonges grotesques». Selon lui, Bellasi devrait faire l'objet d'une expertise psychiatrique. «Pourquoi aurions-nous besoin d'une armée secrète? La guerre froide est terminée depuis 1990. De plus, si j'avais effectivement reçu l'ordre du Conseil fédéral de mettre sur pied une telle armée, je n'en aurais sûrement pas chargé Bellasi mais un ancien membre de l'organisation secrète dissoute P26, qui aurait eu beaucoup plus d'expérience».

Il a ajouté que le procureur Carla Del Ponte croyait d'abord aux accusations de Bellasi contre lui, ce que celle-ci s'est empressée de démentir par communiqué. Si c'était le cas, le chef des services secrets «serait actuellement en détention préventive» a-t-elle déclaré.

Peter Regli, lui, a la conscience tranquille: «Si l'Etat de droit démocratique fonctionne, je serai de nouveau en fonction dans deux semaines.» Au reproche de manque de contrôle des activités des fonctionnaires, Peter Regli a rétorqué que, depuis l'affaire des fiches, seul un millier d'entre eux sont mis sous examen. «Il s'agit d'une décision politique du Conseil fédéral», a-t-il affirmé.

Par ailleurs, il a expliqué que le cahier des charges de Dino Bellasi ne prévoyait pas des tâches touchant au domaine stratégique des renseignements militaires. S'il s'est procuré des informations sensibles, c'est en toute «illégalité». Dino Bellasi a été arrêté il y a dix jours. Il est accusé d'avoir détourné 8,65 millions de francs par le biais de fausses factures.

Dans la soirée, la classe politique a réagi à ces derniers développements. Le Parti socialiste suisse a exigé une enquête rapide et approfondie. L'information du public ne doit pas être entravée par le «mythe du renseignement». Le PSS est prêt à demander une commission d'enquête parlementaire pour éclaircir l'affaire, une exigence reprise par les Verts. Les structures du Département de la défense doivent être réformées «afin que ce genre de cas ne puisse plus jamais se produire», a déclaré la présidente du PSS, Ursula Koch. Pour sa part, le PDC accuse Adolf Ogi d'avoir tardé à informer le public et le parlement, qui ont été «bernés». Estimant que le département d'Adolf Ogi «n'a pas l'intention ou la capacité d'éclaircir l'affaire», le PDC demande qu'elle soit prise en main par le Conseil fédéral.