Le chamboulement complet de l'horaire des trains empêchera les Jurassiens de se rendre compte de l'événement majeur qui surviendra le 12 décembre 2004: ils intégreront physiquement l'agglomération bâloise. Le RER Regio Basel ne s'arrêtera plus à Laufon, mais ira jusqu'à Porrentruy, dix-neuf fois par jour. «C'est une grande chance, à nous d'en tirer parti et de démontrer que le Jura est complémentaire de Bâle», se réjouit Dominique Nusbaumer, urbaniste cantonal jurassien.

Autant que la volonté politique de rapprocher le Jura du pôle bâlois, c'est donc le changement d'horaire qui a généré le «mariage de raison», selon le délégué jurassien aux Transports, David Asséo, de la ligne Delémont-Porrentruy avec la branche Bâle-Laufon du RER. Le Jura signera aussi, ce vendredi à Bâle, avec les cantons de Bâle-Ville, Bâle-Campagne, Soleure et Argovie, la convention d'exploitation des sept lignes du Regio-S-Bahn Basel, dont une va jusqu'à Mulhouse en France, deux autres vers l'Allemagne, et la S3 d'Olten à Porrentruy.

Exception faite des horaires et des cadences, les nouveautés liées au RER n'interviendront qu'à fin 2005. Avec l'aménagement des quais de gares pour permettre l'accès aux trains à plain-pied et la mise en service des nouvelles rames «flirt» de 180 places assises, confortables, climatisées avec portes larges, pouvant atteindre 160 km/h.

En quoi l'inscription de l'horaire – fût-il nouveau – d'une ligne ferroviaire déjà existante dans un réseau RER participe-t-elle à l'intégration du Jura à l'agglomération bâloise? «L'intensification de la cadence des trains amènera un flux supplémentaire de voyageurs, rétorque David Asséo. Et, désormais, le Jura apparaîtra visuellement sur la carte des transports de la région bâloise. La proximité – 60 kilomètres de Porrentruy à Bâle – est non seulement objective, elle sera immédiatement perceptible.»

Etre incorporé à une agglomération est une chose, en tirer parti en est une autre. «En quoi le Jura peut-il être complémentaire de Bâle?», traduit Dominique Nusbaumer, expliquant que le Jura est enfin sorti d'une logique de concurrence ou de défense, pour s'allier et coopérer.

Le programme de développement économique du ministre Jean-François Roth propose une complémentarité industrielle: le Jura oriente ses entreprises de la microtechnique vers les produits des sciences de la vie, en vogue dans la Biovalley rhénane. «Nous pouvons également offrir du terrain industriel, des locaux et de la main-d'œuvre qualifiée à l'industrie bâloise», dit Dominique Nusbaumer. Les politiques du logement et du tourisme tiendront compte de la proximité bâloise.

«Nous utiliserons le RER comme outil de marketing», ajoute Yann Barth, collaborateur de Jean-François Roth. Le Jura se montrera dans les gares et les rames du RER, «pour dire que nous sommes membres du pôle bâlois», insiste Yann Barth.

Le Jura a par ailleurs initié le business-club Midi pile, Punkt 12 en allemand, qui réunira deux fois l'an 200 décideurs politiques et économiques bâlois et jurassiens. Premier forum, le 25 novembre à Bâle, avec le directeur du Seco, Jean-Daniel Gerber, comme invité.

«Nous avons tous à gagner à nous rapprocher.» Le conseiller d'Etat de Bâle-Ville, Ralph Lewin, est un chaud partisan de l'intégration du Jura à l'agglomération bâloise. Il était prêt à l'associer à sa promotion économique, mais en a été empêché par Bâle-Campagne. «Nos relations existent déjà, dans la culture, l'Université, les hôpitaux. Le RER va les intensifier.» S'il espère attirer les Jurassiens dans ses institutions, Ralph Lewin se dit prêt à s'intéresser aux espaces libres jurassiens: «Avec ses 37 km2, Bâle est à l'étroit», dit-il.

«Si l'arrimage à la métropole bâloise est une chance pour le Jura, une réelle possibilité d'obtenir des impulsions pour son développement, il faut éviter les dérives, nuance Pierre-Alain Rumley, directeur de l'Office fédéral du développement territorial, qui connaît bien la région du Nord-Ouest. Il serait inopportun de permettre aux ressortissants de la ville de construire des maisons familiales ou des entrepôts industriels n'importe où dans le Jura.»

Subsiste une barrière au mariage de raison Bâle-Jura – des cantons qui arborent la même crosse épiscopale sur leurs drapeaux: la langue. «Si Bâle avait parlé français, Delémont aurait la taille de Morges ou de Vevey», estime Dominique Nusbaumer. Les nombreux frontaliers français présents dans ses commerces font de Bâle une ville bi –, voire multilingue. C'est dans le Jura que l'ouverture linguistique est plus incertaine. «Il y a quelque chose à faire», conseille Ralph Lewin.